Tribune : "Listes transnationales aux élections européennes"

Tribune au quotidien « Le Monde » des ministres chargés des affaires européennes de France, d’Italie et d’Espagne (17 novembre 2017) : Listes transnationales aux élections européennes : un bulletin de vote de plus pour l’Europe

Par Nathalie Loiseau (Ministre chargée des affaires européennes, France), Sandro Gozi (Secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil, chargé des Affaires européennes, Italie) et Jorge Toledo (Secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, Espagne)

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"Le retrait britannique de l’Union européenne aura des conséquences pour l’Union européenne. C’est une décision que nous regrettons mais que nous respectons et nous nous efforçons d’organiser un retrait ordonné du Royaume-Uni grâce aux négociations que Michel Barnier mène au nom de l’Union. Mais le départ britannique crée aussi une opportunité historique. En quittant l’Union européenne, Londres entraîne en effet le départ du Parlement de ses 73 eurodéputés. La question qui se pose est la suivante : que faire de leurs sièges, qui deviendront vacants en 2019 ? Trois options non exclusives sont envisageables. Nous pouvons, par esprit d’économie, les supprimer, totalement ou partiellement. Nous pouvons les répartir entre les 27 Etats-membres restants pour que le nombre de sièges reflète mieux la taille de la population de chacun. Et nous pouvons les consacrer à la création d’une circonscription à dimension européenne.

L’Italie, la France et l’Espagne soutiennent la création de listes transnationales. Nous proposons ainsi qu’une partie des sièges vacants soit consacrée à la mise en place d’une circonscription européenne, de manière à prendre en compte la diversité politique et géographique européenne.

Chacun d’entre nous est à la fois un citoyen de son pays et un citoyen européen. Pourtant notre citoyenneté européenne est incomplète. Oui, nous avons un Parlement européen, élu au suffrage universel et des députés qui sont en principe choisis non en raison de leur nationalité mais pour leur projet politique. Oui, un citoyen espagnol peut aujourd’hui être élu en Italie ou en France. Mais le mode d’élection et la campagne électorale européenne restent nationaux. Les élections européennes ce sont aujourd’hui 28, bientôt 27 débats étanches et parallèles, menés chacun chez soi. Trop souvent, les élections européennes se réduisent à un vote d’adhésion ou de sanction des politiques nationales, ou, au mieux, à une discussion de politique étrangère.

La mise en place de listes transnationales, au côté des listes nationales ou régionales existantes, permettrait de porter le débat au niveau des enjeux véritablement européens qui nous concernent tous, de créer une véritable agora européenne. On ne bâtit pas une société uniquement par le droit. On ne décrète pas par en haut ce que veut dire être citoyen européen. Les peuples doivent vivre, partager, éprouver leur diversité dans l’échange entre les sociétés. Que sait-on, en réalité, de la façon dont nos voisins européens perçoivent les enjeux européens de demain ? Les périodes de campagnes électorales sont des temps de débats cruciaux durant lesquels se cristallisent, au sein même de nos démocraties, des choix collectifs, des valeurs, une compréhension commune de nos biens communs. Et c’est dans ces moments de discussions intenses que nous devons croiser nos regards entre Européens - entendre un candidat tchèque partager sa vision de l’Europe sociale ou un candidat italien exposer ses attentes en termes de politique migratoire - plutôt que d’en rester à des représentations souvent erronées ou caricaturales de ce que pensent nos voisins. Cessons d’enfermer les citoyens nationaux entre des murs et de leur imposer des œillères. Portons ensemble notre identité européenne sans renier nos identités nationales et développons un véritable espace public européen vivant, uni dans sa diversité.

Cette réforme ne bouleverserait sans doute pas les équilibres à court terme. Mais chaque électeur mettrait un bulletin de vote supplémentaire dans l’urne le jour venu, pour choisir entre des listes européennes, paritaires, regroupant des candidats d’au moins sept nationalités différentes. Cela permettrait de rappeler que le Parlement européen représente l’intérêt européen, et non l’agrégat de 27 intérêts nationaux. Ce serait un vrai changement de pratique et de regardpour chaque Européen.

Le lien entre les peuples et la construction européenne s’est progressivement distendu et l’Europe est trop souvent perçue comme lointaine, technocratique, ou menée sans les peuples. S’il y a eu un moment où l’on a pensé qu’il était possible de bousculer nos concitoyens en faisant avancer l’Europe malgré tout, c’était une erreur. Nous avons tourné cette page. Renouer le dialogue avec les citoyens est un impératif. Nos gouvernements s’engagent en faveur d’une refondation du projet européen. Un projet d’une telle envergure mérite mieux que des questions binaires et simplistes : pour ou contre l’Europe ? Nous devons, comme l’a fait le Président Macron à la Sorbonne, rappeler que« l’essence du projet européen, c’est la démocratie ».

L’Europe, comme la démocratie sont accusées de faiblesse. Toutes les deux sont confrontées à l’abstention, au vote populiste, à la fascination parfois pour les démocraties « illibérales ». Dénoncer les populismes est aussi indispensable qu’insuffisant : il nous appartient d’agir. C’est pourquoi nous devons saisir le moment historique qui s’offre à nous à l’occasion du Brexit et en faire une opportunité de profond renouvellement de la démocratie européenne. Ce renouvellement passe notamment par la création de listes transnationales dès les élections européennes de 2019. Cette réforme ambitieuse peut être mise en place sans réviser les traités, en l’inscrivant dans l’acte électoral qui fait déjà l’objet d’une révision en cours. Il n’est besoin en réalité que de volonté politique.

Donnons chair à un véritable espace public européen à travers ces femmes et ces hommes qui – au-delà de leur nationalité – incarneront notre volonté politique de construire l’unité européenne dans la diversité. Osons le 21ème siècle de la démocratie. Osons les listes politiques européennes transnationales. Donnons à chacun un bulletin de vote de plus pour l’Europe./.

Dernière modification : 20/11/2017

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