Tribune de Clément Beaune : "L’Europe, quatre ans après"

Clément Beaune, le secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes, a publié une tribune dans le journal "L’Opinion", le 17 mai 2021.

Tribune de Clément Beaune : « L’Europe, quatre ans après » (journal L’Opinion, 17 mai 2021)

Le 7 mai 2017, l’hymne à la joie retentissait dans la cour du Louvre ; la grandeur française et l’engagement européen mêlés, une promesse de campagne, désormais celle d’un Président élu.

Quatre ans plus tard, l’Europe a bien changé.

Dans le flot de l’information continue, chaque nouvelle, surtout quand elle est bonne, est digérée en quelques heures. Mais souvenons-nous, il y a quatre ans : nous étions moins d’une décennie après le drame grec, qui avait encore failli faire exploser l’euro à l’été 2015 ; moins d’un an après le référendum sur le Brexit, qui semblait annoncer le délitement du club européen ; quelques mois après l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, un choc frontal pour nos démocraties. L’Europe avait perdu le Royaume-Uni et, d’une certaine façon, les Etats-Unis. En France, le débat présidentiel avait opposé un attachement indéfectible à l’Europe doublé d’une puissante conviction que sa réforme était possible, sous impulsion française, à une stratégie de sortie confuse, une radicalité facile rejetant l’euro sans présenter d’alternative.

Le candidat Emmanuel Macron avait promis, lors de son premier sommet européen, de lancer une réforme du travail détaché. Nous l’avons obtenue, contre tous les pronostics, et nous la compléterons bientôt par un texte permettant de sanctionner les sociétés « boîte aux lettres » montées dans le seul but de détacher des salariés à bas coût. Quelques semaines plus tard, le président de la République prononçait le discours de la Sorbonne : plus de cinquante propositions, un appel au sursaut de l’Europe, l’affirmation de sa souveraineté face à la Chine et aux Etats-Unis.

Où en est-on, quatre ans après ? Il ne s’agit pas d’égrener des avancées, mais les réussites européennes étant rarement objet de publicité, un pas de recul et une dose de fierté ne sauraient nuire. L’Europe de la défense était un tabou depuis cinquante ans. Emmanuel Macron avait proposé « une force commune d’intervention, un budget de défense commun, une doctrine commune pour agir ». Avec le Fonds européen de défense, l’initiative européenne d’intervention et, exemple le plus tangible, la force Takuba au Sahel qui rassemble des forces spéciales de nombreux pays d’Europe, nous sommes irréversiblement sur ce chemin.

Salaire minimum. En matière sociale ? Outre la réforme du détachement, nous avons consacré le congé parental partout en Europe et bientôt une législation européenne favorisera un salaire minimum décent dans chaque pays de l’Union. La taxe sur les géants du numérique, la taxe carbone aux frontières de l’Europe pour éviter le dumping environnemental ; elles sont désormais sur la table de discussion européenne, soutenue par un grand nombre de pays : la France était seule il y a quatre ans, elles pourraient aboutir sous notre présidence de l’Union européenne l’an prochain. Loin d’être anecdotiques, car profondément liés à notre modèle de civilisation, le développement des universités européennes et la reconnaissance du droit d’auteur face aux GAFA, sont aussi des succès lancés à la Sorbonne.

Voici un commentaire de Français, dira-t-on ! Toujours prompts à s’attribuer les succès de l’Europe. Assumons franchement une bonne part de stimulation française dans cette Europe qui bouge. Et n’oublions pas le changement de méthode qui permet le succès collectif : depuis quatre ans, le Président en tête, nous parlons à tous, bâtissons des coalitions originales, qui ont permis l’adhésion de l’Union entière au plan de relance ou à la neutralité climatique en 2050. Le casting issu des élections européennes de 2019, avec Ursula von der Leyen à la tête de la Commission et Christine Lagarde à la présidence de la banque centrale, est fruit de cet engagement ; combien a-t-il été utile face à la crise, pour permettre le « quoi qu’il en coûte » en Europe et en France !

Au-delà de telle ou telle mesure, c’est le logiciel européen qui a changé. Il était celui de la faiblesse géopolitique et de l’orthodoxie économique. La réponse à la crise de la Covid a montré que l’Europe avait tourné le dos à l’austérité ; elle a pris conscience, sans doute aidée par la négociation du Brexit et le style Trump, de la nécessité d’une position ferme et unie face aux partenaires turbulents et aux puissances agressives. Aucun pays européen ne considère, comme il y a quelques années, que le salut vient du tapis rouge dressé aux investissements chinois.

Populisme. Sans doute n’y est-ce pas étranger, le populisme ne surfe plus sur le thème de la sortie, de l’Union ou de l’euro. Plus de 80 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon veulent rester dans l’UE, les deux tiers de ceux de Marine Le Pen. De la radicalité, celle-ci est d’ailleurs passée à l’incohérence et à l’inconsistance : de reniement réel en assagissement de façade, quel est le projet européen de Madame Le Pen ? De son allié Matteo Salvini, qui applaudit Mario Draghi célébrant « l’irréversibilité de l’euro » ? On aurait évidemment tort d’y célébrer une victoire, car le populisme n’est pas une idéologie ; c’est une anti-idéologie, un virus qui mute. Viktor Orban peut dans la même phrase cracher sur Bruxelles en choisissant le vaccin chinois et profiter à plein du cadre européen d’achat des doses sans lequel il serait incapable de vacciner ses concitoyens.

Mais on peut tirer de ce bilan express trois leçons essentielles : d’abord, la réforme de l’Europe est possible ! Ensuite, l’Europe suscite une attente : les Français comme leurs voisins lui reprochent de ne pas faire assez, pas assez vite ; pourquoi ne coordonne-t-elle pas les mesures sanitaires ou les restrictions aux frontières, pourquoi ne livre-t-elle pas les vaccins plus rapidement ? Enfin et en somme, l’Europe n’est pas accusée de trop en faire, elle est condamnée pour sa lenteur. Là est son défi vital.

Le Brexit sonne comme un test : à nos portes, un pays qui sera peu à peu affaibli par son chemin solitaire ; mais qui cherchera à compenser par sa vitesse d’action, une agilité que l’Union européenne n’a pas. En quatre ans, l’Europe s’est mise sur la bonne trajectoire, mais elle ne vogue pas à la bonne vitesse. Elle donne encore le sentiment d’une flottille de commerce entourée de navires de guerre. Ce n’est pas le moment de changer de cap et de confier le gouvernail aux pirates de la démocratie. Pour l’éviter, c’est d’une urgente accélération de la transformation et des décisions européennes que nous avons besoin. La Présidence française de l’Union européenne ne peut se fixer meilleure voie : être un accélérateur d’Europe./.

Dernière modification : 18/05/2021

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