Bruno Le Maire : "Pour une politique industrielle aussi puissante que notre politique commerciale"

M. Bruno Le Maire a accordé un entretien au quotidien "Le Figaro" le 7 février 2019 dans lequel il s’exprime sur le refus de la Commission européenne d’autoriser la fusion entre Alstom et Siemens.

Il a également co-signé une tribune conjointe avec son homologue allemand, M. Peter Altmaier, dans le quotidien "le Monde", le 7 février.

Entretien de M. Bruno Le Maire au quotidien "Le Figaro" (7 février 2019)

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Bruno Le Maire. (crédit photo) Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

Vous aviez mis en garde contre une erreur économique et une faute politique, et pourtant, la Commission européenne est restée inflexible et a interdit la fusion Alstom-Siemens. Comment l’expliquez-vous ?

M. Bruno Le Maire : "C’est à la Commission d’apporter des explications. Je le maintiens : sa décision est une erreur et une faute qui coûtera cher au secteur ferroviaire européen. Elle repose sur des arguments techniques qui sont extrêmement contestables et sur une vision complètement décalée de ce qu’est le marché mondial. La Commission a limité son analyse au seul marché européen, partant du principe que les marchés chinois, japonais et sud-coréens n’étaient pas pertinents car ils sont fermés aux acteurs européens. Elle a estimé que les Chinois n’avaient pas accès au marché européen alors qu’ils sont déjà là ! La menace sera très concrète, dans un avenir très proche. La Chine a fusionné ses opérateurs, qui remportent des marchés internationaux. Il existe un champion mondial chinois du rail, il n’y aura pas de champion européen. La Commission en porte la responsabilité : au lieu de défendre l’intérêt de l’Europe, elle sert celui de la Chine.

La France et l’Allemagne ont soutenu cette fusion, mais n’avez-vous pas oublié les autres pays de l’Union ?

M. Bruno Le Maire : Absolument pas. D’ailleurs, ce rapprochement aurait donné lieu à des cessions d’actifs, en particulier dans le domaine de la signalisation, pour lesquelles d’autres industriels européens étaient intéressés. Eux aussi auraient été renforcés.

La concurrence défendue par la Commission est le gage de prix bas pour le consommateur et de dépenses publiques moindres pour le contribuable. Ne devriez-vous pas défendre cela aussi ?

M. Bruno Le Maire : Il faut se tourner vers l’avenir. Le droit de la concurrence que nous appliquons est celui du XXe siècle ; il n’est pas adapté au XXIe. Nous proposerons, avec notre partenaire allemand, une révision de ce droit afin de permettre à l’Europe de bâtir une vraie politique industrielle aussi puissante que notre politique commerciale. Nous devons tenir compte de la réalité. Cette réalité, c’est l’émergence de nouveaux champions mondiaux bénéficiant de soutiens publics importants, dans des domaines qui exigent des capacités de financements considérables, et où les choses évoluent à très grande vitesse. On ne peut pas se battre dans ces conditions avec un droit figé, pour tout dire obsolète.

Quelles évolutions sont nécessaires ?

M. Bruno Le Maire : L’analyse de la concurrence doit prendre en compte différemment les marchés pertinents et le rythme de leur évolution. Nous souhaitons aussi que les Etats membres aient un droit de regard renforcé sur les décisions en matière de concurrence. Cette nouvelle méthode s’articulera avec le renforcement déjà engagé du contrôle des investissements étrangers en Europe pour préserver notre substance industrielle la plus précieuse, et avec une politique commerciale plus musclée. Nous devons ouvrir les discussions qu’il faut avoir avec la Chine en particulier sur l’ouverture de ses marchés, notamment publics, sur la propriété intellectuelle, et sur les aides d’Etat.

Mais ces négociations avanceront beaucoup trop lentement...

M. Bruno Le Maire : C’est vrai, le monde avance plus vite que l’Europe aujourd’hui. J’espère que ce qui vient de se passer agira comme un électrochoc pour que l’Europe change, et vite. Cela dit, nous avons obtenu, avec le président de la République, des avancées significatives concernant les travailleurs détachés, le contrôle des investissements étrangers, et la création d’un véhicule financier afin de contourner les sanctions américaines sur l’Iran. La concurrence internationale est féroce, l’Europe doit être plus forte.

Ne risquez-vous pas, en le contestant, d’affaiblir l’outil européen qui est justement le plus puissant sur la scène mondiale, c’est-à-dire son contrôle de la concurrence ?

M. Bruno Le Maire : Au contraire. Il sera d’autant plus efficace qu’il tiendra compte de la réalité. Il sera d’autant plus crédible pour les citoyens européens qu’il servira l’intérêt général de l’Europe. L’Europe a besoin de champions industriels. Il faut être à la hauteur de ce défi. La question, au fond, est simple : souhaite-t-on une Europe vassalisée, dépendante des technologies américaines et chinoises, ou une Europe qui sera une puissance industrielle de même rang ?

Êtes-vous inquiet pour l’avenir d’Alstom ? Faut-il encourager une autre opération de concentration, franco-française par exemple ?

M. Bruno Le Maire : Au contraire. Il sera d’autant plus efficace qu’il tiendra compte de la réalité. Il sera d’autant plus crédible pour les citoyens européens qu’il servira l’intérêt général de l’Europe. L’Europe a besoin de champions industriels. Il faut être à la hauteur de ce défi. La question, au fond, est simple : souhaite-t-on une Europe vassalisée, dépendante des technologies américaines et chinoises, ou une Europe qui sera une puissance industrielle de même rang ?

Êtes-vous inquiet pour l’avenir d’Alstom ? Faut-il encourager une autre opération de concentration, franco-française par exemple ?

M. Bruno Le Maire : Je n’ai pas d’inquiétude pour Alstom qui reste une magnifique entreprise, avec des compétences et des technologies de premier plan. Alstom a d’autres possibilités pour se renforcer et auxquelles nous devons maintenant travailler. Toutes les options seront étudiées"./.

Tribune conjointe de M. Bruno le Maire, ministre de l’Economie et des Finances et de son homologue allemand, M. Peter Altmaier : « Nous allons proposer une adaptation du droit européen de la concurrence » (Le Monde, 7 février 2019)

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Peter Altmaier et Bruno Le Maire le 11 juillet 2018 lors d’une conférence de presse conjointe à Paris. ERIC PIERMONT/AFP

L’interdiction de la fusion entre Alstom et les activités ferroviaires de Siemens par la Commission européenne intervient dans une phase cruciale pour la politique industrielle européenne. Elle aura pour conséquence d’empêcher avant longtemps la création d’un champion industriel européen dans le domaine ferroviaire et de la signalisation.

Toutes les grandes régions économiques du monde comme la Chine, le Japon, la Corée et les Etats-Unis se préparent à la concurrence, au plan mondial, dans des secteurs industriels extrêmement importants : le numérique, notamment l’intelligence artificielle, les voitures électriques et les batteries, mais également l’acier, l’aluminium et le secteur ferroviaire. Ce dernier a une très grande importance pour nos économies, en France comme en Allemagne, et donc pour l’Union européenne entière.

De nouveaux champions industriels ont émergé dans le reste du monde avec une rapidité sans précédent : qui aurait pu anticiper l’arrivée de Netflix dans le secteur du cinéma, de Tesla dans le secteur automobile ou de SpaceX dans le spatial ? S’agissant du ferroviaire, l’opérateur chinois CRRC est devenu en quelques années un leader incontesté au niveau mondial, avec 540 trains construits par an quand la France et l’Allemagne n’en produisent que 40, et 29 000 kilomètres de lignes à grande vitesse quand nous en avons à peine 9 000. Du point de vue de la technologie, nous sommes avec nos systèmes ferroviaires en tête de la concurrence mondiale.

Un acteur franco-allemand fort

Néanmoins, d’autres acteurs se préparent à la conquête des marchés nationaux partout dans le monde. Le montant total d’investissements dans ce secteur prévu dans les prochaines années se chiffre en centaines de milliards d’euros. Déjà en 2015, la Chine avait déclaré le secteur ferroviaire comme partie intégrante de sa stratégie industrielle « made in China 2025 ». Nous, les Européens, devons en tirer les leçons pour ce qui nous concerne.

Nous voulons une politique industrielle à la hauteur de notre puissance technologique et de la compétence des ouvriers européens.

Pour pouvoir agir sur un pied d’égalité avec nos concurrents partout dans le monde, la création d’un acteur franco-allemand suffisamment fort sur le plan industriel aurait été un énorme atout face à des groupes internationaux d’ores et déjà beaucoup plus grands et puissants que les nôtres. C’était exactement la raison d’être et la justification de ce projet de fusion, maintenant rejeté par la Commission.

Tout en respectant les compétences propres de la Commission européenne et de ses services, ainsi que les règles actuelles du droit européen de la concurrence, nous regrettons cette décision. Nous la jugeons insuffisante pour affronter le défi de la concurrence internationale. Nous sommes et resterons convaincus qu’il est tout à fait indispensable de trouver une solution appropriée à ce problème immédiat.

Avant les élections européennes

Pour cela, nous allons explorer toutes les pistes possibles au niveau juridique, politique et pratique. Nous sommes d’avis que les règles actuelles auraient permis une solution appropriée et flexible. Néanmoins, nous allons proposer une adaptation du droit européen de la concurrence. Il devra dorénavant mieux prendre en compte les exigences de la concurrence mondiale. Nous sommes convenus de faire des propositions ensemble, France et Allemagne, avant les élections européennes. Nous associerons également nos partenaires de l’Union européenne qui veulent une industrie forte.

Ces propositions s’appuieront sur une vision de long terme, car la concurrence mondiale se développe en permanence, avec des effets qui ne se manifestent pas nécessairement dans l’immédiat mais se concrétiseront au cours des prochaines années. Il s’agit d’un projet extrêmement important pour pouvoir servir au mieux les intérêts économiques et sociaux de nos citoyens. Nous voulons une politique industrielle à la hauteur de notre puissance technologique et de la compétence des ouvriers européens. En réformant le droit de la concurrence, nous voulons en faire un instrument de notre souveraineté économique.

Cette tribune est publiée simultanément dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel./.

Dernière modification : 21/02/2019

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