"Notre volonté, avec Emmanuel Macron, est que l’Europe s’affirme comme une puissance"

M. Bruno Le Maire a participé à la réunion des ministres européens de l’Economie et des Finances qui s’est déroulée à Bruxelles le 8 novembre 2019.

MM. Jean Pisani-Ferry et Clemens Fuest ont remis à M. Bruno Le Maire et à M. Olaf Scholz, vice-chancelier d’Allemagne, ministre fédéral des Finances, le rapport sur les biens publics européens.

Rencontre de M. Bruno Le Maire et de Mme margrethe Vestager, commissaire européenne à la Concurrence (Bruxelles, 8 novembre 2019)

En marge du Conseil ECOFIN, M. Bruno Le Maire s’est entretenu avec Mme Margrethe Vestager, commissaire européenne à la Concurrence.

"Je me réjouis de travailler à nouveau avec Margrethe Vestager. Nous souhaitons une Commission européenne forte qui défend la souveraineté de l’Europe face aux géants du numérique et qui affirme une ambition industrielle européenne" a souligné le ministre de l’Economie et des Finances à cette occasion.

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M. Bruno Le Maire, Mme Margrethe Vestager, commissaire européenne à la Concurrence

Déclaration de M. Bruno Le Maire à l’issue à la réunion des ministres européens de l’Economie et des Finances (Bruxelles le 8 novembre 2019)

M. Bruno Le Maire : "Nous avons eu hier et aujourd’hui des discussions particulièrement constructives et intéressantes dans le cadre de l’Eurogroupe et du conseil Ecofin, et dans des entretiens bilatéraux, notamment avec la commissaire européenne Margrethe Vestager, avec mon homologue allemand Olaf Scholz et avec un certain nombre d’autres homologues européens. J’ai pu profiter de ces entretiens et de ces réunions pour réaffirmer notre volonté avec le Président de la République : que l’Europe s’affirme comme une puissance et qu’elle prenne son destin en main. C’est la raison principale des entretiens que j’ai eus aujourd’hui à Bruxelles. L’Europe doit être une véritable puissance financière, en s’affirmant notamment avec la zone euro et avec l’union bancaire. Elle doit être une puissance industrielle, et c’est les débats que j’ai eu avec Margrethe Vestager. Elle doit être une puissance monétaire qui affirme la puissance de l’euro contre les volontés d’un certain nombre de géants du digital de proposer des monnaies digitales privées. Et elle doit être une puissance verte, innovante, capable de lutte contre le réchauffement climatique et d’atteindre son objectif de puissance décarbonnée.

L’Europe, donc, doit d’abord être une puissance financière et monétaire. Je veux dire tout de suite que dans ce cadre-là, c’est évidemment le renforcement de l’euro et de la zone euro qui reste notre priorité. Nous avançons bien sur la mise en place du budget de la zone euro, j’estime que des progrès importants ont été faits, et que le chemin parcouru depuis un peu plus deux ans est considérable. Il y a un peu plus deux ans, on ne pouvait pas parler de budget de la zone euro. Nous avons mis en place les instruments dans le cadre de Meseberg, et maintenant nous continuons de progresser vers une mise en place concrète de ce budget de la zone euro. Un budget de la zone euro et une zone euro forte, cela suppose que nous poursuivions le rétablissement de nos finances publiques. Je tiens à dire que nous restons attachés au rétablissement de nos finances publiques. Je veux qu’il n’y ai aucune ambiguïté sur ce sujet. La France avec Emmanuel Macron a rétabli ses finances publiques. La France depuis un peu plus de 2 ans est passée sous la barre des 3% de déficit public. La France a fait tous les efforts de réduction de la dépense publique qui étaient nécessaires. Elle a stabilisé une dette publique, dont je continue à considérer qu’elle reste un poison pour l’économie française, alors que cette dette publique avait explosé au cours des dix dernières années. Elle avait pris plus de 30 points, nous avons réduit cette dette publique et nous avons stabilisé cette dette publique. Donc la France a fait tous les efforts de rétablissement de ses finances publiques et continuera de faire les efforts nécessaires de rétablissement de ses finances publiques. Mais nous ne pouvons pas pour autant être satisfaits de la situation économique actuelle de la zone euro. Quand nous voyons les prévisions de la zone euro, ce sont des prévisions préoccupantes. Il y a un ralentissement marqué, la Commission européenne ne prévoit plus 1,6 point de croissance pour 2020, mais 1,2, 0,4 point en moins. Que faisons-nous ? Nous restons les bras croisés à observer la faiblesse de la croissance de la zone euro, en trouvant des explications liées au commerce international et à la tension commerciale entre la Chine et les Etats-Unis ? Ou nous prenons le problème à bras le corps et prenons les décisions nécessaires pour retrouver de la croissance dans la zone euro. Nous, notre choix est fait. Nous voulons plus de croissance, plus de prospérité, pus d’emploi dans la zone euro. Et nous volons pour cela, tout simplement, suivre les recommandations qui sont faites aussi bien par le FMI que par la Banque centrale européenne, qui nous demandent tous d’avoir une politique budgétaire plus ambitieuse pour les Etats qui le peuvent. Nous réclamons cela depuis maintenant plusieurs mois avec le Président de la République, avec un certain nombre d’autres partenaires allemands. Notre position n’a pas changé. Il faut que la politique monétaire accommandante de la Banque centrale européenne soit complétée par une politique budgétaire plus ambitieuse de la part des Etats qui le souhaitent. Je crois que cela est un bon débat, qui est nécessaire, parce que l’Europe ne peut pas se satisfaire de la croissance molle dans laquelle elle est engagée depuis maintenant plusieurs années.

Deuxième chose sur laquelle je veux insister, c’est que nous avons à faire face à des défis considérables en termes d’investissements. Nous avons besoins de plus d’investissements sur les nouvelles technologies, nous avons besoins de plus d’investissements pour la croissance verte et la lutte contre le réchauffement climatique. Ce sont les deux défis auxquels le continent européen est confronté pour les générations qui viennent. Comment trouver les investissements nécessaires pour les nouvelles technologies, et en particulier l’intelligence artificielle ? Et comment trouver les investissements nécessaires pour les énergies renouvelables et la lutte contre le réchauffement climatique ? Ce sont ça les vrais défis européens, ce sont les nouvelles technologies et la transition écologique. Ce n’est pas les 3%. Les 3% ne sont pas le défi européen du XXIe siècle. Les 3% c’est une règle, c’est une référence, ce n’est pas un défi. Le défi, c’est celui de la lutte contre le réchauffement climatique et de l’intelligence artificielle. Il est bon, il est nécessaire que l’Europe se pose la question de ce qu’elle veut pour le XXIe siècle, et que cela ne tienne pas simplement au strict respect des règles, des procédures e des normes. Nous devons avoir une ambition politique. Notre continent doit porter une ambition politique. Notre continent ne doit pas confondre les règles, qui sont nécessaires et que nous respectons, et les ambitions politiques, qui rassemblent des peules, des nations autour d’objectifs partagés. Les deux défis du XXIe siècle, ce n’est pas les 3%, c’est la lutte contre le réchauffement climatique et la souveraineté technologique de l’Europe. C’est cela qui construira notre puissance, et c’est cela qui me parait absolument essentiel.

Dans cette affirmation de la puissance financière et monétaire européenne, il y a un sujet qui me tient très à cœur, c’est celui de l’union bancaire. Je veux saluer les propositions faites par le ministre des Finances allemand Olaf Scholz. Olaf Scholz a levé un tabou en reconnaissant qu’il était nécessaire d’avoir une garantie des dépôts qui ne soit plus uniquement nationale mais européenne. C’est la position que défend la France depuis maintenant plusieurs années. L’Europe n’a de sens que si elle n’est fondée pas simplement sur la compétition mais aussi sur la solidarité. Nous avons besoin d ‘une solidarité européenne. Et une solidarité dans la garantie des dépôts, c’est absolument vital. C’est une façon de dire aux épargnants espagnols, italiens, belges, français ou allemands : si demain il y a une nouvelle crise financière, vos dépôts seront garantis au niveau européen. Donc l’Europe est bien une protection. Ce n’est pas uniquement de la protection pour exposer une banque ou une autre. C’est une protection globale qui va vous être apportée par l’union bancaire et par la construction européenne. Je tiens donc à saluer cette avancée allemande, et saluer le courage d’Olaf Scholz car c’est ce qui va nous permettre, je pense, de parvenir rapidement je l’espère, dans les premiers mois de l’année 2020, à un compromis sur l’union bancaire, maintenant que ce verrou de la garantie des dépôts au niveau européen a été levé. Enfin, l’affirmation de cette puissance monétaire et financière, elle passe comme vous le savez par l’union des marchés des capitaux, que nous appelons maintenant l’union de l’épargne et de l’investissement. Nous travaillons dessus. Je veux juste vous confirmer que, sur la base du rapport Demarigny, nous avançons bien sur la mise en place de cette union des marchés des capitaux.

L’Europe doit également être une puissance industrielle. Pourcela, nous avons besoin de champions européens. Et je continue à penser que nous devons construire des champions industriels européens. Je persiste et je signe. J’ai eu l’occasion de le dire ce matin à la commissaire européenne Margrethe Vestager. Je ne veux pas simplement accentuer des différences qui n’existent pas nécessairement. Je crois que le point qui mérite d’être clarifié c’est que la France ne soutient pas l’idée d’une création étatique de champions industriels. Nous pensons simplement qu’il faut que certaines industries, certaines entreprises, aient la taille critique pour faire face à la compétition avec les champions chinois ou américains. Mais ces champions industriels européens peuvent et doivent le plus souvent naitre de propositions d’entreprises privées. Regardez ce que nous avons réussi à réaliser sur les batteries électriques. C’est une proposition à la base d’entreprises françaises, d’entreprises allemandes que nous avons écoutée avec mon homologue Peter Altmaier et que nous avons transformée en initiative industrielle européenne, associant la Commission européenne, associant d’autres Etats européens comme la Pologne mais à la base de ce champion industriel que nous avons réussi à construire il y a une initiative des entreprises privées. Donc, un champion industriel européen ne veut pas dire que les Etats vont reprendre le contrôle de toute décision en matière industrielle. Cela veut simplement dire que nous voulons des entreprises qui aient la taille critique, la rentabilité suffisante pour investir massivement et faire face à la compétition avec les géants chinois ou américains. S’il faut encore plus d’arguments pour convaincre encore ceux qui doutent sur ce sujet, prenez un échec et un succès européen. L’échec, c’est le digital. Il n’y a aucun champion du digital européen et nous sommes condamnés aujourd’hui à utiliser les champions du digital américains, les Google, les Facebook, les Amazon, parce que nous n’avons pas réussi à construire de champions industriels du digital européen. On veut refaire la même chose sur l’intelligence artificielle ? Une fois, oui. Deux fois, non. Il en est hors de question. Donc, tirons les leçons de cet échec pour bâtir, comme le propose Peter Altmaier, et comme nous le soutenons, une initiative sur l’intelligence artificielle qui nous permette d’avoir un champion industriel européen de l’intelligence artificielle. Prenons l’exemple d’un succès, celui d’Airbus. Si nous n’avions pas fait Airbus aujourd’hui, vous voleriez tous dans des avions Boeing, des avions américains. Est-ce que c’est vraiment ce que l’on souhaite ? Non. Donc, je crois qu’il faut savoir tirer des leçons et de nos échecs et de nos succès pour continuer à défendre cette idée de champions industriels européens à laquelle nous sommes profondément attachés. Je pense qu’on peut parfaitement concilier : respect de la concurrence et affirmation des champions industriels européens. Mais derrière cette question, vous voyez bien qu’il y a un vrai débat qui est de savoir ce que nous voulons une fois encore pour l’Europe au XXIème siècle. Est-ce que nous voulons que l’Europe soit simplement un marché de 450 millions de consommateurs ou est-ce que nous voulons aussi que l’Europe soit une puissance industrielle avec des usines, des entreprises, des laboratoires de recherche, des champions de niveau mondial ? Le choix de la France est fait. Nous, nous voulons une Europe qui soit aussi une puissance industrielle et pas uniquement un grand marché de consommation. C’est une décision stratégique pour l’avenir.

Le troisième élément de puissance, c’est la défense de notre souveraineté monétaire. Nous sommes opposées au projet Libra. Nous sommes opposés au projet Libra parce que nous ne voulons pas que les géants du numérique étendent de plus en plus leur influence à des nouveaux champs de compétences et nous ne voyons pas ce qui légitime l’entrée de ces géants du numérique dans un champ de compétences qui est celui des Etats, c’est-à-dire la monnaie. Je fais bien la différence entre instrument de paiement et monnaie. Ça n’est pas la même chose. Mais nous refusons que des géants du digital puissent s’accaparer ce qui est du domaine de la souveraineté des Etats, c’est-à-dire la monnaie. Nous avons eu l’occasion de le dire à Chantilly au G7 avec le ministre des Finances allemand, Olaf Scholz. Nous l’avons dit avec beaucoup de fermeté. Nous avons ouvert le débat et nous avons demandé à Benoit Coeuré de faire un rapport sur le sujet. Benoit Coeuré a fait un travail tout à fait remarquable pour bien identifier les risques qui seraient liés à cette solution et des alternatives qu’il faudrait trouver. Je me réjouis donc aujourd’hui que cette position que nous avons défendue depuis le début avec le ministre des Finances allemand, Olaf Scholz, soit désormais reflétée dans une déclaration commune à 28, une déclaration du Conseil signée également par la Commission européenne. Je pense que c’est un acte politique majeur que l’Union européenne vient de poser aujourd’hui en affirmant qu’elle ne laisserait pas une monnaie digitale privée mise en place par Facebook prendre la place de la souveraineté monétaire des Etats et qu’il fallait impérativement regarder les garde-fous, les contrôles indispensables à la mise en place de tout projet de ce type-là. Cette déclaration que je crois majeure de la part des Etats et de la part de la Commission reconnait aussi les défis qui sont à relever et apporte des solutions alternatives. Nous voulons travailler à des solutions alternatives pour réduire les coûts et les délais des transactions internationales financières. Nous reconnaissons très volontiers qu’il y a là un champ de travail indispensable pour les Etats et nous sommes prêts également qu’à réfléchir à une monnaie digitale publique, même si c’est un projet qui s’inscrit forcément dans le très long terme, que la monnaie digitale publique soulève un certain nombre de difficultés qui mettront du temps à être résolues mais je crois que la déclaration commune à 28 plus la Commission que nous publions aujourd’hui est une affirmation de souveraineté européenne majeure.

Enfin, dernier point de la puissance. L’Europe doit être une puissance verte et affirmer un modèle économique qui soit un modèle de développement décartonné. Cela rejoint ce que je vous disais sur la nécessité d’investissements supplémentaires dans la transition écologique et pour cela utiliser tous les moyens qui sont à notre disposition. Je pense en particulier à la Banque européenne d’investissement. Nous voulons transformer la Banque européenne d’investissement en banque du climat. Nous voulons augmenter la part de ces financements verts qui doit atteindre 50% et nous sommes ouverts à une augmentation du capital, la Banque européenne d’investissement si des investissements supplémentaires étaient nécessaires dans la lutte contre le réchauffement climatique et la transition écologique. En tout cas, la Banque européenne d’investissement doit être le bras armé de l’Europe dans la lutte contre le réchauffement climatique et dans les investissements nécessaires pour la transition écologique. Tout cela n’exclut pas d’ailleurs de prévoir des contributions supplémentaires des activités les plus polluantes à la lutte contre le réchauffement climatique. Vous aurez noté que nous avons adopté aujourd’hui une deuxième déclaration très importante, déclaration de 9 Etats qui demandent une taxation du transport aérien. C’est la première fois que 9 ministres des Finances s’engagent dans cette direction-là. Il est incompréhensible que certains secteurs polluants soient taxés et que d’autres ne le soient pas. Nous avons imposé des règles au transport automobile et à l’industrie automobile qui sont des règles très contraignantes et qui vont accélérer la transition écologique de l’industrie automobile vers une mobilité propre. Nous ne voyons pas pourquoi le transport aérien échapperait à cette règle-là et ne serait pas soumis, lui aussi, à une taxation qui reflète les impacts carbones du transport aérien. C’est aussi une déclaration importante qui a été faite par 9 membres du Conseil aujourd’hui.

Vous voyez que ces deux jours à Bruxelles ont été profitables. Ils ont permis de réaffirmer une nouvelle fois, l’ambition que nous portons avec le Président de la République depuis le début du quinquennat d’avoir une Europe qui affirme ses intérêts, ses valeurs et sa puissance.

Sur les champions industriels européens, est-ce que votre avis est qu’il faut adapter les règles de concurrence en Europe pour faciliter ça ? Quels sont les autres blocages qui doivent être adressés ? Est-ce que vous avez trouvé un terrain d’accord avec Madame Vestager sur ces points-là ?

M. Bruno Le Maire : D’abord, je veux saluer la nomination de Margrethe Vestager. Elle a été une grande Commissaire européenne et je suis convaincu qu’elle sera une grande Vice-Présidente de la Commission européenne. Ce dont l’Europe a besoin ce n’est pas de statu quo, c’est de débats. Même s’il y a des débats rugueux, peu importe. C’est ça qui fait avancer les choses. Nous avons eu des débats très rugueux sur le budget de la zone euro. Au bout du compte, nous mettons en place un budget de la zone euro. Nous avons eu des débats très rugueux sur la garantie des dépôts européens (EDIS), au bout du compte, le ministre des Finances allemand affirme la nécessité d’avoir une garantie des dépôts européens pour bâtir l’Union bancaire. Donc, l’Europe ne peut avancer que dans des débats respectueux mais qui vont au fond des défis qui nous sont posés. Eviter les débats serait la pire des erreurs pour le continent européen. Les débats doivent être respectueux, constructifs, mais ils doivent avoir lieu. Ça vaut pour la politique de concurrence. Nous, nous estimons qu’il faut des champions industriels européens. Je persiste et je signe. Je pense que c’est une condition de survie dans le monde économique dans lequel nous sommes avec l’affirmation de la Chine et l’affirmation de l’unilatéralisme américain. Nous pensons que ces champions doivent naitre de propositions des entreprises privées et c’est là que nous nous rejoignons avec Margrethe Vestager, et nous estimons que ça suppose une adaptation des règles de la concurrence. Nous avons signé une déclaration conjointe avec Peter Altmaier sur ce sujet. Je ne vais pas reprendre ce qui a été dit là-dessus mais vous connaissez nos arguments. Nous avons fait des propositions très concrètes qui, je l’espère, seront reflétées dans une nouvelle politique de la concurrence. Etre capables d’avoir des remèdes qui soient des remèdes a posteriori, pas forcément a priori, prendre comme marché de référence le marché mondial et pas uniquement le marché européen. Tout cela fait partie des propositions que nous avons faites. En général, quand nous faisons des propositions avec l’Allemagne, ce sont des propositions durables, pas des propositions qui s’évanouissent comme un feu de fumée un peu trop rapide.

Vous réclamez la création d’un champion industriel européen de l’intelligence artificielle, est-ce que pour vous c’est quelque chose qui peut être créé sur la base du groupe ATOS ?

M. Bruno Le Maire : Je ne vais pas cibler des entreprises particulières. Je ne sais pas pourquoi mais je devine derrière votre question une autre question un peu plus sensible. Il y a plein de très belles entreprises du numérique ou de très belles entreprises de l’intelligence artificielle en France qui ont apporté en France la preuve de leur compétence. Je pense à OVH, je pense à ATOS, je pense à Dassault Système, ces entreprises sont des leaders dans leurs domaines. Un champion industriel de l’intelligence artificielle, ce n’est pas forcément le modèle Airbus, ça peut être un modèle de consortium, ça peut être un modèle de rassemblement des compétences d’entreprises qui gardent leur autonomie. Ce n’est pas forcément une grande fusion dans un grand ensemble industriel. Il faut là aussi être très innovant, très ouvert à de nouvelles solutions. Mais la seule question c’est comment est-ce que nous rassemblons les compétences. Comment lorsque la Chine à Shenzhen avec Huawei est capable de débloquer des fonds considérables, faire travailler 2000 à 3000 chercheurs en 3-8 pendant plusieurs années, nous on répond quoi face à cela ? Qu’est-ce que nous mettons en face de cela ? Si chaque nation veut se débrouiller seule, ce sera un échec. Si nous rassemblons les compétences, les savoir-faire et les financements du plus grand nombre possible de nations européennes, mais nous avons tout pour réussir. Arrêtons d’être défaitistes, arrêtons de penser que sur l’intelligence artificielle nous avons perdu la partie. Je crois exactement l’inverse. Je pense que nous sommes capables d’avoir des algorithmes puissants, que nous pouvons rassembler nos données, que nous pouvons réfléchir à ce que serait un cloud européen qui protège les données les plus sensibles en particulier contre l’extraterritorialité américaine que nous refusons. Mais prenons le problème à bras le corps. Personne n’a de solution toute faite, mais en rassemblant les intelligences, les compétences et les bonnes volontés européennes, je suis convaincu que nous pouvons gagner la bataille de l’intelligence artificielle. Nous pouvons la gagner et nous devons la gagner pour les générations qui viennent. Parce que ce n’est pas uniquement une question de souveraineté derrière, pas uniquement que nous ne voulons pas avoir une intelligence artificielle qui soit contrôlée par la Chine ou par les Etats-Unis. C’est que derrière il y a un modèle de société et que le modèle de société américain ou le modèle de société chinois ne correspond pas au modèle de société européen que nous voulons développer. Prenez l’exemple des données, nous voulons garder la souveraineté de nos données. Si demain, vos données de santé ne sont plus secrètes parce que vous aurez accepté un modèle de société différent, vous verrez les injustices auxquelles ça conduira, par exemple sur vos primes d’assurance, et nous ne voulons pas de ce modèle de société-là. Donc si nous nous battons autant pour préserver la souveraineté européenne en matière d’intelligence artificielle, c’est que derrière ce n’est pas une uniquement une question de puissance, c’est une question de modèle de société qui est en jeu. Nous, nous croyons à la protection des données privées, nous croyons à la nécessité de protéger les données financières, de protéger les données de santé, de protéger les données démocratiques, aux intentions de vote, aux choix personnels, nous voulons les protéger. Je constate d’ailleurs que ce modèle-là n’est peut-être pas si mauvais que cela puisqu’il fait le débat et même aux Etats-Unis, je vois que l’état de Californie considère que dans le fond la protection des données personnelles telle que le propose l’Europe, ce n’est pas un si mauvais modèle que cela. Donc ayons le courage de nos valeurs et vous verrez que l’Europe s’en portera mieux.

Sur Libra, vous dites « à très long terme une monnaie numérique publique ». Ce n’est pas très précis. Avez-vous des idées spécifiques sur comment enclencher cela ?

M. Bruno Le Maire  : Nous avons des défis sur les transactions financières internationales. S’il y a une chose positive dans le projet de Libra, c’est qu’au moins il met le doigt sur un certain nombre de difficultés que nous n’avons pas su résoudre et qu’il faut résoudre. Libra n’est pas la bonne réponse, mais en revanche il y a des défis qu’il faut résoudre. Les transactions financières internationales sont trop chères et trop lentes. La réponse immédiate doit venir des banques et des organismes privés. C’est à eux de proposer des solutions, j’en ai parlé aussi avec Margrethe Vestager, pour voir comment nous pourrions imaginer des systèmes de paiement privés qui soient plus rapides et moins couteux. Mais c’est d’abord la responsabilité du secteur financier privé. Ensuite sur le plus long terme, parce que c’est une affaire de plusieurs années. Faut-il oui ou non une monnaie digitale publique ? J’ai été moi-même le premier à poser le débat, le premier ministre des finances en Europe à demander d’ouvrir ce débat. Le débat a pris, et désormais des travaux sont conduits sur ce sujet. Mais cela pose beaucoup de problèmes. Cela pose un problème sur la rentabilité des banques. Si demain il y a une monnaie digitale publique, quel va être le modèle de rentabilité du secteur financier ? Il faut que nous regardions toutes les conséquences que cela peut avoir. Le débat est ouvert, tant mieux, là encore ne fuyons pas le débat. Mais soyons lucides aussi, c’est forcément une réponse de long terme. La réponse de court terme est dans les mains du secteur financier privé.

How is it helpful in any way ? Secondly, on the NATO issue, how is that helping further European integration ?

M. Bruno Le Maire : I don’t want to say any word about NATO since I’m not in charge of that. As far as the 3% deficit rule is concerned, I just want to make some very quick points. The first one is that we are sticking to the 3% deficit rules and we are binding by the European rules. That’s the first time for many years that France is binding by the European rules, as far as public finances are concerned. As the French Finance minister, I’m doing my best to ensure that France will be under the 3% deficit, which is the rule that has been adopted by all the European Member States. But, the point that we want to make clear is that we will not build the 21st century and the future of the EU on the basis of the 3% rule. That’s not the debate. We are willing to stick to the European rules but we are also willing to open on a debate on the key challenges for the EU on the 21st century. For us, for Emmanuel Macron, and for our majority, the two key points for the 21st century, which will define the future of Europe and the place that Europe will have to have on the international stage, is first of all, new technologies and second, the climate change. How do we address the two challenges ? How do we ensure that the European continent remains in the race of new technologies ? That on IA, on 5G, on digital storage, we are at the highest [inaudible] level and we are able to face the competition with both China and the United States. That’s the first challenge. The second one, is how do we ensure that we have the necessary funding for the fight against climate change, that we have the necessary funding for renewable energies, for new technologies in renewable energies and for the storage of renewable energies. That’s the two key challenges. So, the debate of the 21st century, I just want to confirm what Emmanuel Macron said, the debate of the 21st century is not around the 3% deficit rule. The debate of the 21stcentury is about innovation and climate change.

Do you mean to say that the 3% should go ? It should not be the bedrock of the European policy ?

M. Bruno Le Maire : We do not have to be obsessed by the rules. We just have to abide by the rules and that’s what we are doing in France. I just want to recall that in the past France was maybe obsessed by the 3% rules but was not binding by the rules and was above the 3%. Now that we are under the 3%, I think that we have the right to pose the right debate on the table. The right debate for the future of Europe is not around the 3% deficit rule. It’s about new technologies, IA and climate change.

M. Bruno Le Maire : Sur la deuxième question, le long terme n’interdit pas de travailler et d‘avoir des conclusions dès l’année prochaine pour savoir ce qu’une monnaie digitale publique pourrait représenter, quelles sont ses conséquences et quelles seraient les conditions de sa mise ne place. En tout cas, nous, nous sommes ouverts à ce débat. Sur la première question, il n’est pas bon que des banques nationales qu’elles soient allemandes, italiennes, françaises, espagnoles soient trop exposées à la dette souveraine de leur propre pays et je pense qu’Olaf Scholz a un point en soulignant cela, ça a toujours été aussi la position de la France. Quelles sont les conséquences lorsqu’une banque nationale est trop exposée à la dette souveraine de son propre pays ? C’est que si à un moment il y a une difficulté sur la dette souveraine de votre pays, immédiatement il faut que les autorités bancaires puissent compenser ce risque sur le souverain et donc vous avez le risque de cette fameuse boucle entre le bancaire et le souverain qui est dangereuse pour la stabilité de la zone euro dans son ensemble. Donc nous partageons cet avis qu’il faut réduire l’exposition des banques nationales à la dette souveraine de leur état et qu’il n’est pas anormal que dans un bilan d’une banque italienne ou dans un bilan d’une banque française il n’y ait que du souverain italien ou que du souverain français. Sans quoi, c’est la preuve qu’il n’y a pas de véritable intégration bancaire. Donc nous faisons nous aussi un lien, après le diable est dans les détails sur ce genre de sujet, entre la garantie des dépôts européenne et la lutte contre le risque de boucle souverain bancaire parce que c’est la condition du succès de l’union bancaire.

M. Bruno Le Maire : Oui, il y a un lien, je vous le confirme qu’il y a un lien et que vous ne pouvez pas donner des garanties de solidarité si vous n’avez pas de l’autre côté des garanties de stabilité. Les deux vont ensemble. La solidarité est garantie par la garantie européenne des dépôts, c’est une avancée considérable. Et le fait qu’Olaf Scholz ait levé ce verrou est une excellente nouvelle avancées majeures parce que nous le réclamons maintenant depuis plusieurs années, l’Allemagne avait toujours dit non. Cette fois l’Allemagne dit oui donc c’est une avancée majeure, tant mieux. Mais il faut que de l’autre côté on garantisse la stabilité, de tous les moyens de lutter contre le risque de boucle entre le souverain et le bancaire. Après comment est-ce que nous définissons le risque de boucle, comment est-ce que nous fixons des critères, c’est là que le diable est dans les détails et c’est là que portera la négociation si vous voulez tout savoir. Mais cela fera évidemment partie de ce paquet global sur l’union bancaire.

J’ai deux questions, qu’est-ce que vous vous êtes dit avec Mme Vestager sur les questions PSA/Fiat et est-ce que vous avez une réaction à l’annonce de Cotonou de retirer ses réserves de change du franc CFA qui seront en France ?

M. Bruno Le Maire : Je ne vais pas réagir sur le deuxième sujet parce que ce n’est pas du tout l’objet des discussions et sur la fusion entre FCA et PSA nous n’en avons pas parlé avec Mme Vestager. Je n’ai pas de réponse particulière à vous donner là-dessus. Merci à tous./.

Dernière modification : 08/11/2019

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