"Notre objectif, un fonds de 1000 milliards d’euros pour les entreprises européennes"

Mme Amélie de Montchalin, la secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, a accordé un entretien au journal "Le Parisien" le 22 avril 2020.

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Du Danemark à l’Espagne, de l’Allemagne à l’Italie, on a l’impression d’un déconfinement en Europe en ordre dispersé. Ne faudrait-il pas harmoniser ?

Amélie de Montchalin : Une harmonisation totale n’aurait pas de sens, puisque le virus ne s’étant pas répandu de la même manière, la situation sanitaire n’est pas la même partout. Notre objectif, pour éviter une deuxième vague, c’est une coordination des stratégies de déconfinement. Ne pas se mettre en danger les uns les autres : certaines mesures prises par tel ou tel pays sans prévenir pourraient avoir des effets néfastes de l’autre côté de la frontière. Je passe le plus clair de mes journées avec mes homologues des sept pays qui nous entourent (NDLR : Espagne, Italie, Suisse, Allemagne, Luxembourg, Belgique, Royaume-Uni) pour bien préparer les choses.

Que faut-il faire ?

Amélie de Montchalin : Si l’on rouvre l’activité économique, les commerces, d’un côté, il faut regarder par exemple comment les frontaliers peuvent s’y rendre, comment organiser les transports qui traversent la frontière. Ce sont des questions très pratiques. Il faut assurer une forme d’égalité de part et d’autre, que les travailleurs aient les mêmes droits des deux côtés de la frontière.

Un pays donnera-t-il le « la » du déconfinement ?

Amélie de Montchalin : Si l’on garde l’exemple des zones frontalières, il faut d’abord tenir compte des bassins de vie. S’inspirer de la réalité de la vie quotidienne pour passer, dans un deuxième temps, à la mobilité plus large. Il y aura des phases intermédiaires, où ce ne sera ni vraiment la vie confinée, ni la vie totalement fluide.

Pourrait-on par mutualiser les moyens, par exemple partager les tests de dépistage entre Européens ?

Amélie de Montchalin : La capacité de disposer, au niveau européen, des outils nécessaires au déconfinement est une stratégie à laquelle on réfléchit. Mais il serait prématuré d’en parler tant que le plan national de déconfinement n’est pas dévoilé.

L’après-crise, avec la relance économique, c’est l’enjeu du sommet européen aujourd’hui ?

Amélie de Montchalin : Le but est de rendre notre action à 27 utile. Comment sortir ensemble et debout de la crise sanitaire actuelle et de la crise économique qui se profile. Sinon, la crédibilité de l’Europe va en prendre un sacré coup. L’outil, c’est un fonds de relance et de reconstruction, solidaire. Il faut une capacité de relance en commun, car nos économies sont extrêmement interdépendantes. Nous sommes tous les fournisseurs et les clients de nos voisins. Aucun pays, si riche soit-il, ne peut se relancer seul. La clé du sommet aujourd’hui, c’est de regarder dehors et devant.

C’est-à-dire ?

Amélie de Montchalin : Les Etats-Unis, la Chine et d’autres pays ne vont pas attendre que l’Europe s’organise pour lancer leurs propres plans de reprise. S’il y a des marchés à conquérir, ils le feront. Regarder devant, cela signifie qu’il ne servirait à rien de solder des comptes et des rancœurs. Il faut poser les bases de soutien à nos citoyens, nos entreprises, notre innovation et notre compétitivité.

Concrètement, qu’allez-vous faire ?

Amélie de Montchalin : Un plan de soutien européen aux entreprises petites, moyennes et grandes du continent pour qu’elles puissent continuer à produire, vendre et exporter. Et avoir des salariés sur le sol européen pour garantir notre autonomie stratégique. On voit bien qu’il faut investir collectivement en Europe dans le secteur sanitaire et médical, pour sortir de cette dépendance très forte en matière de médicaments ou d’équipements médicaux. Il faudra relocaliser des filières de production, arriver à une véritable souveraineté stratégique européenne.

De quelles sommes disposera ce fonds ?

Amélie de Montchalin : Il faut qu’il dispose de plusieurs centaines de milliards d’euros, cela dépendra de l’horizon qu’on lui donnera, et des besoins des secteurs industriels. Des moyens dont ils auront besoin pour rester en Europe. Sinon, d’autres puissances viendront nous vendre ce qu’on n’arrivera plus à produire.

Ce sera combien, 500 milliards d’euros, 1 000 milliards ?

Amélie de Montchalin : C’est trop tôt pour le dire, mais 1 000 milliards d’euros seraient l’ordre de grandeur.

Après la crise, des choses devront changer dans l’organisation de l’Europe ?

Amélie de Montchalin : Certaines choses ont bien marché. La mise en commun de moyens financiers pour l’urgence sanitaire et pour la recherche de vaccin et de traitements, le rapatriement par avion des Européens éparpillés à travers le monde, le transfert de patients entre les pays. Pour le vaccin, la Commission européenne a débloqué dès début mars 140 millions d’euros, pour que tous les laboratoires privés et publics qui travaillent dessus échangent, partagent, démultiplient leurs efforts. Qu’on ne cherche pas 27 fois chacun de son côté.

Mais l’UE a tardé à prendre la mesure de la crise…

Amélie de Montchalin : L’Europe n’a pas été à la hauteur sur la capacité d’anticipation, d’alerte et de réaction dans la crise. Le président de la République a dû beaucoup batailler pour mobiliser, dans une première réunion début mars, les 27 chefs d’Etat et de gouvernement. Au départ, du fait de la répartition du coronavirus, certains dirigeants européens ne voyaient pas l’intérêt d’en parler. Il faudra être plus coordonnés et plus réactifs.

Comment ?

Amélie de Montchalin : Nous avons beaucoup d’institutions qui font de la veille. Il faut passer de la veille à l’alerte, donner à la Commission européenne une mission de coordination. Il faut devenir meilleurs sur la capacité à être autonome pour protéger les citoyens. C’est vrai aussi dans le domaine agroalimentaire. Nous devons, en toutes circonstances, pouvoir nourrir les citoyens européens. C’est une question de souveraineté. Donald Trump lance un grand plan de soutien à l’agriculture, nous avons la même nécessité.

Y a-t-il une guerre d’influence avec la Chine ?

Amélie de Montchalin : L’Europe n’a pas attendu cette pandémie pour décrire la Chine comme un rival systémique. Mais il faut se garder de faire monter une bataille géopolitique alors que la bataille sanitaire est encore en cours. Jean-Yves Le Drian l’a dit, si nous n’avons pas un sursaut politique, le monde d’après peut être pire que celui d’avant. C’est un moment de vérité.

Jacques Delors a parlé de danger mortel pour l’Europe…

Amélie de Montchalin : Ma réponse, c’est que l’Europe n’est défendable aux yeux des citoyens que si elle est utile./.

L’entretien d’Amélie de Montchalin est disponible sur le site du journal "Le Parisien" ici

Dernière modification : 23/04/2020

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