"Négocier pour les Français à Bruxelles des fonds européens qui bénéficient à tous, sur le terrain"

Mme Amélie de Montchalin, secrétaire d’Etat chargée des Affaires européennes, a accordé un entretien au journal "Le Parisien" le 8 septembre 2019.

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Le Brexit inquiète les acteurs économiques français. Que leur répondez-vous ?

Mme Amélie de Montchalin : Notre rôle est d’être préparés à toute décision politique. Aujourd’hui, on se remobilise pour dire que le risque de « no deal » redevient probable. L’Etat est prêt, les grandes entreprises (médicaments, chaîne automobile, secteur sanitaire, vétérinaire…) sont prêtes. Mais d’autres, des PME pouvant avoir 10 % de leur activité avec le Royaume-Uni - dont on peut estimer le nombre à environ 100 000 - le sont moins.

Que faire ?

Mme Amélie de Montchalin : Il y a un site, brexit.gouv.fr, qui oriente, ministère par ministère, sur l’intégralité de leurs questions : les normes, les étiquetages, les contrôles supplémentaires, etc., pour que chacun soit informé des choses qu’on va demander. Si le Royaume-Uni n’est plus dans l’UE, le 1er novembre il sera traité comme un pays tiers, comme tous les autres pays du monde. Par exemple, les entreprises devront s’enregistrer auprès des douanes pour pouvoir dédouaner leurs produits pour exporter et pour en importer depuis le Royaume-Uni. Sinon ça va ralentir et compliquer les choses.

L’inconnue concerne aussi des particuliers ?

Mme Amélie de Montchalin : Oui.il y a aussi un enjeu humain. 300 000 Français habitent au Royaume-Uni, 150 000 Britanniques en France. Les premiers doivent demander en ligne une forme de carte de séjour, le settled status, qui permet de rester. À ceux qui veulent aller s’y installer, je conseille d’attendre quelques semaines pour savoir quelles démarches ils auront à faire. Quant aux Britanniques en France, ils devront demander aux préfectures des titres de séjour permanents.

On craint d’autres effets néfastes, sur la validité du permis de conduire en Grande-Bretagne par exemple ?

Mme Amélie de Montchalin : Ce que nous attendons des Britanniques sur ce sujet, ce sont des réponses concrètes pour les citoyens. Nous n’avons à ce stade que des indications sur ce qui se passera en cas de Brexit sans accord : rien ne change pour les touristes, les résidents de moins de 70 ans, et les nouveaux arrivants pendant 3 ans. Les autres devraient passer au permis britannique. Côté français, nous avons pris des dispositions pour faciliter la vie des Britanniques séjournant en France.

Vous voulez associer les citoyens à la politique européenne. Comment ?

Mme Amélie de Montchalin : Je suis une élue de terrain : un député passe son temps à faire l’ascenseur entre son territoire et la loi nationale, pour s’assurer d’arriver à une bonne loi. Au Quai d’Orsay, on peut être pris par une forme d’habitude, et l’agenda de la secrétaire d’Etat aux Affaires européennes consiste à faire le tour des capitales, aller à Bruxelles, Strasbourg, etc.

Il y a un risque d’inertie ?

Mme Amélie de Montchalin : Cela peut créer une distance entre mon activité et le quotidien des Français. Pratiquement, je vais me libérer du temps pour aller sur le terrain, voir comment le budget que je négocie en Europe devient réalité, m’assurer que les fonds européens, sur le social, la rénovation des bâtiments, l’écologie, l’immigration, arrivent bien. Les Français payent des impôts pour l’Europe, ils considèrent que ça doit aussi revenir en France.

On ignore souvent si c’est le cas…

Mme Amélie de Montchalin : C’est vrai. Exemple, 30 % du budget des missions locales sur notre territoire vient de l’UE. Quand un jeune précaire de moins de 26 ans bénéficie de formations financées grâce à la garantie jeune, et qu’il accède ainsi à un accompagnement au marché du travail, c’est grâce à la politique européenne d’insertion. J’aimerais qu’il le sache.

Qu’ils en fassent la publicité, en somme ?

Mme Amélie de Montchalin : Mon but n’est pas de faire de la communication, mais de montrer que l’Europe fait des choses pour les citoyens auxquels elle demande tous les cinq ans de voter. Le président Emmanuel Macron nous demande, à tous les ministres, de faire ce mouvement. D’être dans la proximité, l’échange avec les Français, qu’ils comprennent bien que chacune de nos actions, nous les faisons avec eux. C’est la marque d’En Marche.

Il faut afficher des résultats ?

Mme Amélie de Montchalin : Au premier semestre 2022, la France assurera la présidence de l’UE. On aura six mois pour faire progresser le projet européen. Je vais écouter ce que les Français attendent, des sujets vont peut-être émerger, je les porterai au niveau européen. Ce sera aussi le temps des élections présidentielles, il faudra montrer qu’on a des résultats.

Un sujet qui inquiète est celui des travailleurs détachés. Avez-vous un objectif ?

Mme Amélie de Montchalin : On a déjà obtenu qu’à partir de juillet 2020, partout en Europe, un travailleur détaché devra être payé au même salaire que celui du pays d’accueil. Le prochain sujet au Parlement européen, c’est le cas des routiers. Dans mon département, l’Essonne, je vois sur la N 20 un petit train continu de camions bulgares, lettons, polonais… Des chauffeurs dormant sur les parkings, restant longtemps loin de chez eux, font du cabotage en France. Il faut que des mesures contre ce dumping, qui encourage à la fois l’insécurité routière et une concurrence déloyale avec nos transporteurs nationaux, soient votées par le Conseil et le Parlement européen.

Il reste aussi le problème du paiement inéquitable des charges sociales…

Mme Amélie de Montchalin : C’est une proposition que nous souhaitons porter. Mais on a surtout un projet sur le chômage : que ce soit le pays dans lequel vous avez travaillé qui paye le chômage, et pas celui de résidence. En France, cela concerne par exemple les salariés qui travaillent au Luxembourg : ça n’a pas de sens que ce soit une économie qui n’a pas bénéficié de votre travail qui paye votre chômage. On se donne six mois pour changer cela. 400 000 Français travaillent tous les jours dans un autre pays frontalier.

Christine Lagarde, nommée à la présidence de la Banque centrale européenne, a été auditionnée par le Parlement de Strasbourg. Qu’attendez-vous de son action ?

Mme Amélie de Montchalin : On attend qu’elle poursuive une politique monétaire soutenant notre prospérité. Qu’elle assure de la stabilité, et soit une banque centrale du XXIe siècle, c’est-à-dire qu’elle participe à la transition écologique. Ce qu’il faut surtout, c’est de la crédibilité. L’avantage de Christine Lagarde, c’est qu’au FMI elle a acquis une expérience au niveau mondial.

L’institution va être plus politique avec elle ?

Mme Amélie de Montchalin : Elle sera peut-être plus concrète. La Banque centrale n’est pas une banque pour les banquiers, mais pour protéger les citoyens européens, qu’il n’y ait pas d’inflation, qu’il n’y ait pas de crise bancaire, qu’ils ne perdent pas leur épargne.

Vous êtes confiante dans l’investiture de Sylvie Goulard comme commissaire européenne par le Parlement, malgré l’enquête judiciaire toujours en cours ?

Mme Amélie de Montchalin : Elle a été blanchie par le Parlement européen, qui a apporté des éléments nouveaux, retirant une partie substantielle voire complète des questions qui se posent sur le dossier des assistants parlementaires. En France, la justice doit suivre son cours.

Quel poste souhaiteriez-vous la voir occuper ?

Mme Amélie de Montchalin : Le portefeuille du marché intérieur. C’est le fondement de l’Europe, et ce qui la fait avancer, ce qui évite toute loi de la jungle et concurrence déloyale entre nous./.

L’entretien de Mme Amélie de Montchalin est disponible sur le site web du journal "Le Parisien" ici

Dernière modification : 08/09/2019

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