Nathalie Loiseau : "Il n’y a pas de statu quo possible dans les Balkans"

Mme Nathalie Loiseau, ministre en charge des Affaires européennes, a accordé un entretien au journal "La Croix" le 2 mars 2019.

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Le dialogue entre la Serbie et le Kosovo est au point mort. Est-ce un échec de l’Union européenne ?

Mme Nathalie Loiseau : Je viens de me rendre en Serbie et en Macédoine du Nord. L’Union européenne n’a peut-être pas assez investi dans la manière de gagner la paix dans les Balkans. Ce devrait pourtant être une de nos priorités. Lorsque les parties sont laissées à elles-mêmes, les négociations sont gelées. La décision du Kosovo d’imposer une augmentation de taxe de 100 % sur les produits serbes est désastreuse pour les négociations.

Je fais mienne une formule utilisée par un de mes interlocuteurs macédoniens selon laquelle il n’y a pas de statu quo dans les Balkans : les choses vont soit dans la bonne direction, soit dans la mauvaise. Il y a une vraie attente que l’Union européenne soit plus active à leurs côtés. Les chefs d’État ont discuté entre eux, cela ne suffit sans doute pas. Il faut peut-être envisager un processus plus inclusif intégrant les différents acteurs politiques.

Un échange de territoires entre Belgrade et Pristina – le nord à majorité serbe du Kosovo contre la vallée de Presevo à majorité albanaise en Serbie est évoqué. Partagez-vous la crainte que cela poursuive le nettoyage ethnique de la guerre ?

Mme Nathalie Loiseau : Ce n’est pas à des pays extérieurs de décider des conditions de la résolution du différend. Nous ne fixons pas a priori de ligne rouge à la place des parties. Maintenir la plaie ouverte du Kosovo n’est pas une solution. C’est aux pays des Balkans de régler leurs différends. S’il s’avère qu’une solution acceptable par Belgrade et Pristina émerge et qu’elle est de nature à favoriser la paix, alors qui serions-nous pour dire que ce n’est pas cette paix-là que nous voulons ? Sous réserve que la stabilité de la région soit garantie, notamment le maintien de l’intégrité de la Bosnie-Herzégovine.

Par ailleurs, il ne faudrait pas qu’en Serbie la question du contentieux avec le Kosovo fasse écran à l’enjeu majeur des nécessaires avancées en matière d’état de droit.

En Bosnie-Herzégovine, les habitants ont le sentiment d’une injustice. Ils se considèrent comme les grandes victimes des guerres de l’éclatement de la Yougoslavie, mais seront probablement les derniers à intégrer l’Union européenne…

Mme Nathalie Loiseau : Il ne faut pas renverser la proposition. L’intégration au sein de l’UE n’est pas faite pour régler les conflits à la place des parties. Il a fallu beaucoup de courage politique à la France et à l’Allemagne pour aller vers la réconciliation et contribuer à la construction européenne. Je ne crois pas à l’idée que le processus d’intégration de l’ex-Yougoslavie aurait dû se faire en bloc. La situation de chaque pays doit être au contraire évaluée en fonction de ses avancées et de son potentiel.

Au demeurant, si les 27 ont des points de vue différents sur l’élargissement, tous sont d’accord pour accroître l’aide et le partenariat avec les États des Balkans occidentaux. Nous avons beaucoup d’intérêts communs et des projets conjoints, qu’il s’agisse aussi bien du programme Erasmus + ou de la lutte contre le trafic des armes de petits calibres.

La Macédoine du Nord a, elle, enfin réglé son différend historique sur son nom avec la Grèce. Elle appelle avec insistance à l’ouverture de négociations d’adhésion. La décevoir ne serait-il pas risqué ?

Mme Nathalie Loiseau : Il y a clairement dans le pays un avant et un après l’accord de Prespa [accord sur le nom avec la Grèce, NDLR] et une immense fierté d’avoir pu faire la paix avec tous ses voisins. Le consensus est plus fort qu’attendu. L’opposition, qui y était très hostile, ne reviendra pas sur cet accord. Le pays a maintenant envie d’avancer sur les réformes et demande à y être encouragé par l’ouverture de négociations d’adhésion. Mais fixer des dates à l’avance n’a pas vraiment de sens. Les autorités macédoniennes le savent et le disent : ce n’est pas le moment de s’endormir. Jusqu’à présent tous leurs efforts se sont portés sur l’accord de Prespa. Nous n’en sommes qu’au début du processus de réformes.

Quel rôle pour la France dans les Balkans ?

Mme Nathalie Loiseau : La France qui avait été très présente pendant le conflit et la période post-conflit s’est ensuite détournée des Balkans. Nous avons été surpris de découvrir en 2017 à quel point la région constituait un angle mort de la diplomatie française. J’ai effectué la première visite d’un ministre en Macédoine du Nord depuis quatre ans. Nous avons la volonté de réinvestir les Balkans. Et il y a une envie de France dans la région. Le président Macron se rendra cette année en Serbie. Le premier ministre macédonien Zoran Zaev viendra cette année en France. Nous avons signé un accord pour l’installation à Belgrade de l’Agence française de développement appelée à rayonner sur la région. Mais il faudra au préalable que la Serbie sorte de la liste grise du Gafi [pays jugé à haut risque en matière de blanchiment d’argent par les États du groupe d’action financière, NDLR].

Dernière modification : 02/03/2019

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