"Le plan européen finance 40 des 100 milliards de notre plan de relance"

Le secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, M. Clément Beaune, a accordé un entretien à Ouest France le 2 septembre 2020.

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Le gouvernement présente aujourd’hui son plan de relance. Comment s’articule-t-il avec le plan européen ?

M. Clément Beaune : Le plan de relance européen est une victoire massive pour la France et pour les Français. Concrètement, il n’y a pas deux plans de relance. Le plan français présenté ce jeudi s’élève à cent milliards d’euros, pour des dépenses d’investissement, dont 40 milliards sont financés par le plan européen qu’on a négocié cet été. Il donne une grande priorité à l’écologie et complète des efforts d’urgence déjà mis en place sur le chômage partiel, l’aide à l’embauche des jeunes etc. Il y a deux points essentiels dans le plan européen. D’abord, ce plan va faire du sur-mesure, être adapté aux besoins de chaque pays. On n’a pas déconnecté l’Europe de chaque État. Chaque pays, très concrètement, en cette rentrée, va présenter son plan national, le transmettre à ses partenaires européens. Et ensuite, il y aura une discussion collective pour coordonner les priorités et l’investissement. Donc c’est un plan adapté aux besoins de chacun mais coordonné entre pays européens.

Quelles sont les priorités à l’échelle européenne ?

M. Clément Beaune:L’écologie, le numérique, la rénovation des logements notamment. On les retrouvera dans tous les plans nationaux. Et il y aura une validation collective, c’est important. Le président de la République a beaucoup plaidé pour une coordination de la politique économique, notamment avec l’Allemagne. Voilà une belle occasion de le faire.

La validation aura lieu quand ?

M. Clément Beaune : Cet automne, il faut qu’on aille le plus vite possible, j’y veillerai, pour être opérationnel début 2021. La discussion entre les ministres européens va aller vite. Un point essentiel, pour lequel on s’est battu, c’est qu’il n’y a pas de droit de véto.

Aucun pays ne pourra donc s’opposer au plan français, par exemple ?

M. Clément Beaune : Non. En revanche, il y aura un vote à la majorité. C’est normal. Il y a de l’argent emprunté collectivement, la discussion pour son utilisation doit l’être aussi. Il y aura un vote également au Parlement européen sur le plan de relance dans son ensemble. Et chaque parlement national devra ratifier la décision sur les ressources, c’est-à-dire le volet d’endettement commun, pour qu’il démarre dès janvier ; c’est démocratique. Je vais m’employer à aller, notamment dans les pays dits frugaux, devant leurs Parlements, pour convaincre et expliquer.

Le risque demeure de voir un pays bloquer tout le processus ?

M. Clément Beaune : C’est toujours un risque, mais je reste confiant. On a eu un débat très approfondi au mois de juillet. Dans les pays qui ont des coalitions complexes, il y a eu des vérifications faites par les chefs de gouvernement. Normalement, le processus est sur les rails. Avec 40 milliards en jeu, nous devons rester vigilants. Je me bats pour cela.

En Allemagne, on craint que ces fonds ne finissent dans les méandres des budgets nationaux. La France défend-elle des critères stricts dans l’attribution des fonds ?

M. Clément Beaune : Un certain nombre de garanties sont apportées. C’est un plan d’investissement et non des crédits de fonctionnement qui viennent alimenter les ministères. C’est un processus spécifique, séparé. Il y aura d’ailleurs un suivi pour s’assurer que les fonds vont rapidement sur le terrain. C’est essentiel. C’est un plan de transformation. Le deuxième élément, c’est que 30 % du plan français sera consacré aux dépenses écologiques, et on a porté cette exigence au niveau européen. Tous les plans nationaux sont soumis à cette exigence. Enfin, troisième point, cette relance sera liée à un certain nombre de réformes économiques qui l’accompagnent. Cela dépend de chaque pays.

Qui fera la vérification ?

M. Clément Beaune : Avant le versement de chaque tranche, il y aura des débats. C’est la Commission européenne qui fera les évaluations. Le Conseil [des ministres européens] émettra un avis, mais il n’y aura pas de pouvoir de blocage d’un État. Il faut aller vite. Les fonds doivent arriver rapidement sur le terrain pour que l’essentiel soit dépensé sur 2021 et 2022.

Quelles réformes la France s’engage-t-elle à faire ?

M. Clément Beaune : Notre agenda sera présenté dans les prochaines semaines, mais le Premier ministre les a annoncées au Parlement en juillet. La réforme des retraites, des réformes dans le secteur du logement par exemple. Chaque pays va présenter en face de son plan de relance les investissements et les réformes économiques adaptés à sa situation.

Il y aura une sorte de grand oral à Bruxelles ?

M. Clément Beaune : Non, je conteste cette vision d’un examen de passage. Je combats l’idée d’une Europe qui serait l’instituteur distribuant les bons ou mauvais points. C’est pour cela qu’on s’est opposé au droit de veto. On ne veut pas répliquer le mécanisme de la troïka durant la crise grecque. Le plan de relance part du terrain, des besoins de chaque pays.

Il y aura néanmoins un vote à la majorité sur chaque plan ?

M. Clément Beaune : Oui, sur chaque plan.

Après le chaos du confinement par pays en février et mars, quel est l’état de l’harmonisation des mesures de contrôles d’un pays à l’autre ?

M. Clément Beaune : Notre objectif est de passer de la cacophonie à la symphonie. Le but est d’éviter de retomber dans le chacun pour soi du printemps. On avait vu alors des fermetures brutales des frontières, parfois non coopératives, y compris entre pays voisins. Aujourd’hui, on n’est pas dans cette situation. Il ne faut pas confondre la différenciation inévitable, entre régions et pays, et la confusion qu’on a pu connaître en mars. On fait donc deux choses concrètes. D’abord, je suis en contact permanent avec les ministres des pays voisins, pour limiter les perturbations entre nos pays. On a 350 000 travailleurs frontaliers en France : il faut qu’ils passent la frontière pour gagner leur vie, c’est la priorité absolue. Et puis nous nous battons pour harmoniser les critères au niveau européen : la France a fait une proposition pour avoir des critères sanitaires communs, alors qu’aujourd’hui nous avons autant de procédures de décision que de pays pour définir les zones rouges, oranges ou vertes. Nous sommes soutenus par l’Allemagne et nous rallions d’autres pays.

Mais c’est encore en ordre dispersé. Londres impose la quarantaine, Berlin recommande de ne pas venir à Paris, Rome s’inquiète des chiffres français…

M. Clément Beaune : Le cas britannique est particulier. Le Royaume-Uni, peut-être parce qu’il a en tête le Brexit, a une approche malheureusement politique et pas exclusivement sanitaire de la gestion de crise. Je sais les perturbations que cela entraîne dans l’Ouest, mais c’est la conséquence d’une décision britannique non coopérative. On souhaite que les mesures de quarantaine soient levées le plus rapidement possible. Les autres voisins ont une approche sanitaire. On ne peut pas reprocher à l’Allemagne de mettre les régions Île-de-France ou PACA en zone rouge, alors que nous le faisons nous-mêmes.

Un Brexit sans accord est de nouveau possible ?

M. Clément Beaune : Il faut se préparer à tous les scénarios. Nous accélérerons dès ce mois de septembre les préparatifs sur tous les secteurs.

Quelle est la date sans retour pour un accord ?

M. Clément Beaune : Michel Barnier a parlé de fin octobre, pour matériellement faire aboutir à une sortie avec accord.

Boris Johnson affirme que c’est l’option en pole position actuellement…

M. Clément Beaune : Nous respectons le choix souverain des Britanniques de quitter l’Union européenne. Mais quand on fait des choix, on les assume : ce sont les Britanniques qui demandent l’accès complet à notre marché sans respecter nos règles et cela est évidemment impossible. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre

Le plan de relance européen du 21 juillet aurait été possible avec les Britanniques dans l’UE ?

M. Clément Beaune : Très sincèrement, je ne crois pas. Je pense qu’ils auraient bloqué un accord de cette nature parce qu’il témoigne d’une ambition européenne très forte.

Concernant la Biélorussie, jusqu’où et comment peut-on soutenir le mouvement démocratique ?

M. Clément Beaune : Je crois qu’il faut être très ferme en soutien à ce mouvement démocratique. Nous avons été en contact avec l’opposition, je me suis entretenu directement avec Svetlana Tikhanovskaïa. L’Europe doit être aux côtés de ces mouvements démocratiques. Mais les responsables de l’opposition biélorusse le disent eux-mêmes, un changement ne doit pas venir de l’extérieur. Il ne s’agit pas de se défausser, mais c’est sur la scène interne que les libertés et les droits progressent. On peut agir en soutien, et par des sanctions – ciblées, car il ne s’agit pas de faire souffrir la population biélorusse. J’espère qu’on va pouvoir les mettre en place dans les prochains jours contre les responsables de la répression du régime.

Quelles sanctions ?

M. Clément Beaune : Elles touchent essentiellement à leur patrimoine, à leurs avoirs et à leur liberté de circulation. Le plus efficace est de frapper au portefeuille. La seconde chose importante, c’est un dialogue constant avec le président russe. La solution ne doit pas non plus être imposée par une puissance comme la Russie.

Le président Macron a exprimé des réserves sur le projet Nord Stream 2, pour les approvisionnements énergétiques en provenance de Russie vers l’Allemagne. Est-ce que cela peut être un moyen de pression sur la Russie ?

M. Clément Beaune : Je ne le lierais pas à la crise biélorusse. Je crois justement que le meilleur moyen de soutenir un mouvement démocratique en Biélorussie, c’est de ne pas en faire un enjeu géopolitique. Mais sur le projet Nord Stream 2, notre position ferme a fait l’objet de tensions avec l’Allemagne l’an passé. Nous avons imposé que la Commission européenne soit partie aux discussions et que certaines règles européennes soient respectées. Mais sur le fond notre réserve demeure de voir augmenter la dépendance énergétique européenne vis-à-vis de la Russie.

La position de la Turquie en Méditerranée orientale reste très agressive, notamment contre des pays membres de l‘UE. Souhaitez-vous des sanctions ?

M. Clément Beaune : Il faut qu’on sorte d’une posture de faiblesse. L’Europe doit réapprendre le langage de la puissance et c’est un bon exemple. Non pas pour être agressif. On a à coopérer avec la Turquie sur de multiples dimensions. C’est un partenaire commercial, c’est un voisin, c’est un membre de l’OTAN, les questions migratoires, énergétiques sont importantes et nous avons développé des coopérations. Mais il ne faut justement pas transformer la dépendance en superdépendance et en faiblesse, parce que c’est le pari que font un certain nombre de nos voisins, dont la Turquie. En se disant : ils ont besoin de nous donc nous leur ferons accepter toutes nos priorités, et parfois toutes nos provocations.

Il y a un risque d’escalade ?

M. Clément Beaune : Certaines puissances comme la Turquie testent l’unité européenne. On a une nuance avec l’Allemagne, non pas sur les objectifs mais sur le langage ; nous l’assumons et nous en discutons. On ne peut pas être sans réponse politique à des provocations. La Turquie envoie régulièrement des bateaux dans les eaux grecques ou chypriotes. L’UE n’est ni un supermarché ni un tiroir-caisse, c’est un projet politique. Quand un État membre est menacé, parfois attaqué dans sa souveraineté, il faut donner tout de suite un signal extrêmement clair de soutien. Et je crois que la France est sans doute plus armée pour défendre cette souveraineté européenne, pour procéder à une réassurance vis-à-vis de nos partenaires. L’Allemagne évolue, je crois, vers cette position.

Et sur les sanctions ?

M. Clément Beaune : C’est une option qui a été évoquée par les ministres des affaires étrangères en fin de semaine dernière. Il y a déjà des sanctions décidées fin 2019, et concernant quelques ressortissants ou sociétés turcs actifs dans les hydrocarbures. Nous pourrons prendre d’autres mesures de sanction dans les semaines qui viennent si l’attitude turque ne change pas.

Jusqu’à remettre en cause par exemple l’union douanière avec Ankara ?

M. Clément Beaune : Cette Union existe et une négociation est en cours pour rapprocher nos relations commerciales. On ne peut pas avancer sur ce dossier dans le contexte actuel. Nous avons toujours dit à M. Erdogan que cela faisait partie des sujets sur lesquels, si ces provocations cessent, nous sommes prêts à avancer dans les mois et les années qui viennent pour un partenariat sérieux sur le plan énergétique, économique, migratoire. On souhaite un partenariat organisé entre l’UE et la Turquie, mais on ne peut pas négocier avec une atteinte à la souveraineté d’un État membre de l’UE./.

L’entretien de M. Clément Beaune est disponible sur le site web du journal "Ouest-France" ici

Dernière modification : 03/09/2020

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