Jean-Yves Le Drian : "La France est en Libye pour combattre le terrorisme"

Le 3 mai 2019, M. Jean-Yves Le Drian a accordé un entretien au quotidien "Le Figaro" consacré à la Libye.

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M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères.

Entretien de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, au quotidien "Le Figaro" (3 mai 2019)

Pourquoi la France est-elle si concernée par la Libye ?

M. Jean-Yves Le Drian : "D’abord pour combattre le terrorisme. C’est notre objectif prioritaire dans la région, et depuis longtemps, car, dès l’opération française au Mali - « Serval », 2013 -, nous nous sommes aperçus que la plupart des armes venaient de Libye et que beaucoup de groupes y avaient des bases arrière, à commencer par Aqmi. Souvenez-vous : al-Qaida est devenu dominant à Benghazi, l’ambassadeur américain Chris Stevens a été tué dans cette même ville en 2012 et Daech a ensuite infiltré des territoires libyens. J’avais alerté dès septembre 2014, dans une interview au Figaro , sur les risques terroristes et sur la possibilité d’une implantation locale de Daech. C’est exactement ce qui s’est passé : Daech a occupé plusieurs villes libyennes et menaçait même, à une époque, de mettre la main sur les ressources pétrolières. Plusieurs attentats commis par des djihadistes ces dernières années - celui du Bardo à Tunis en 2015, l’exécution de 21 chrétiens coptes cette même année à Syrte, l’attentat de Manchester dans une salle de concert en 2017 - ont des ramifications en Libye.

Y a-t-il eu des transferts de djihadistes vers la Libye depuis la chute du califat de l’État islamique au Levant ?

M. Jean-Yves Le Drian:Bien sûr. Des djihadistes venus de Syrie ont gagné des villes libyennes, notamment Syrte et Sabratha. D’autres se sont disséminés dans le pays. Malgré sa défaite en Syrie, Daech continue à revendiquer des attentats. Il ne faut pas sous-estimer cette menace.

Quelles sont les autres raisons de l’engagement français ?

M. Jean-Yves Le Drian:Il s’agit d’assurer la sécurité des pays voisins, qui sont, comme l’Égypte et la Tunisie, des pays essentiels pour notre propre stabilité et sur lesquels le chaos libyen a fait peser un gros risque. Il faut éviter la contagion. Mais si la France est aussi active en Libye, c’est également pour lutter contre les trafics, y compris le pire, celui des êtres humains. La Libye est devenue le carrefour des risques et des menaces. Enfin, en tant qu’acteurs de l’intervention militaire de 2011, et parce que le suivi politique n’a pas été effectué après la chute de Kadhafi, nous avons aussi une forme de responsabilité dans cette crise. Sans compter que son siège de membre permanent au conseil de sécurité de l’ONU donne à la France une responsabilité particulière dans les grandes crises internationales.

Lors de votre tête-à-tête avec le maréchal Haftar à Benghazi le 19 mars, vous a-t-il parlé de l’offensive militaire qu’il s’apprêtait à lancer sur Tripoli ?

M. Jean-Yves Le Drian : En aucun cas. Là n’était pas, d’ailleurs, le propos de ma visite. Je suis allé confirmer le soutien apporté par la France et par son président aux accords d’Abu Dhabi, ce processus de transition signé au début de l’année et qui doit aboutir à des élections. J’ai répété à Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement d’union nationale, et à Khalifa Haftar, le chef de l’Armée nationale libyenne, qu’il ne pouvait y avoir de solution militaire. À l’issue de ces deux entretiens, j’ai constaté, contrairement à nos attentes, que la situation était bloquée. Sarraj comme Haftar hésitaient à franchir le pas pour conclure.

Mais avez-vous senti de sa part un élan militaire particulier ?

M. Jean-Yves Le Drian : Non. D’ailleurs, dans tous les entretiens que j’ai eus avec lui, je lui ai toujours rappelé, quand il était impatient, la nécessité d’une solution politique. C’est vrai que nous estimons qu’il fait partie de la solution. Haftar n’est pas un chef militaire sorti de nulle part. Son opération contre-terroriste lancée à l’est en 2014 a été approuvée par le Parlement et le gouvernement qui étaient reconnus internationalement à l’époque, car nous étions avant les accords de Skhirat (décembre 2015). Il m’a toujours fait part de son désir de servir une autorité civile, une fois que des élections auraient eu lieu. Ce sera le rôle de la communauté internationale que de lui faire tenir parole le moment venu. C’est aussi la raison pour laquelle la France insiste depuis deux ans pour des élections. Aujourd’hui, personne ne peut prétendre détenir un mandat des Libyens, c’est une des raisons majeures de la crise actuelle.

Qu’est-ce qui l’a poussé à se lancer dans cette aventure militaire qui, pour l’instant, ne lui a pas vraiment réussi ?

M. Jean-Yves Le Drian : J’imagine qu’il a estimé que le temps ne jouait pas en sa faveur. Peut-être aussi a-t-il été encouragé par le bon accueil qui lui a été réservé dans le sud du pays, où les habitants sont lassés par les trafics et les djihadistes. Quant à moi, je constate que l’absence de perspective politique a entraîné l’immobilisme des uns (Sarraj) et l’imprudence des autres (Haftar). On retourne toujours au même point. Sans élection, aucun acteur libyen ne peut prétendre être totalement légitime.

Comment expliquez-vous son échec militaire ?

M. Jean-Yves Le Drian : Parce que les milices, qui jusque-là étaient émiettées, se sont réunies dans un front anti-Haftar. Les combattants à l’ouest sont plutôt anti-Haftar que pro-Sarraj, et cela pose au passage la question de l’ambiguïté qu’entretiennent certains groupes liés à l’islamisme politique avec des groupes djihadistes. L’Union européenne appelle à ce que chacun se tienne à distance sur le terrain des groupes et des individus que le Conseil de sécurité a listés comme étant des groupes terroristes.

Finalement, le fait de soutenir le maréchal Haftar n’était-il pas une fausse bonne idée ?

M. Jean-Yves Le Drian : Je vous laisse juge. L’Armée nationale libyenne contrôle une grande partie du territoire. Et dans le camp de ses opposants, on trouve parmi les miliciens des responsables de hold-up, des spécialistes de la prédation et des djihadistes. Parmi les opposants à Haftar, il y a les groupes mafieux de passeurs qui torturent et mettent en esclavage des migrants. Ils ne se battent pas pour Sarraj mais pour la protection de leurs activités criminelles. Haftar a lutté contre le terrorisme à Benghazi et dans le sud de la Libye, et cela était dans notre intérêt, celui des pays du Sahel, celui des voisins de la Libye. Je soutiens tout ce qui sert la sécurité des Français et des pays amis de la France.

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent d’avoir pris position pour lui ?

M. Jean-Yves Le Drian : C’est triste. La France a continûment soutenu le gouvernement de Sarraj. Nous l’avons beaucoup soutenu aux Nations unies et sur le plan de la sécurité. Il le sait. Je remarque que Fathi Bachagha, le ministre de l’Intérieur, qui attaque régulièrement la France et dénonce son ingérence supposée dans la crise, n’hésite pas à passer du temps en Turquie. Alors, je ne sais pas où sont les interférences…

Comment sortir de l’impasse ?

M. Jean-Yves Le Drian : En promouvant une solution politique qui permettra la formation d’un gouvernement issu des urnes, doté d’une légitimité interne et externe, c’est-à-dire ayant l’aval des Libyens et donc la reconnaissance internationale. La France n’a pas varié de politique depuis qu’en juillet 2017 le président de la République a pris l’initiative de réunir à La Celle-Saint-Cloud les deux principaux responsables libyens. La solution politique a été réaffirmée par la conférence internationale de l’Élysée en mai 2018, puis celle de Palerme, et enfin par les accords d’Abu Dhabi en novembre dernier. Nous poursuivons donc aujourd’hui nos efforts pour obtenir un cessez-le-feu et la réouverture d’une solution politique sur la base du processus d’Abu Dhabi, par l’intermédiaire de Ghassan Salamé, l’envoyé spécial de l’ONU en Libye"./.

Interview by Mr. Jean-Yves Le Drian : “France is in Libya to combat terrorism” (3rd May 2019)

Why is France so involved in Libya ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : "First, to combat terrorism. That’s our leading goal in the region and it has been for a long time, because during Operation Serval, France’s operation in Mali in 2013, we realized that most of the weapons were coming from Libya and many groups – starting with AQIM - had bases there. Remember, Al Qaeda became dominant in Benghazi ; Chris Stevens, the American ambassador, was killed in that city in 2012, and Daesh then infiltrated the country. In an interview with Le Figaro back in 2014, I warned of the terrorist risks and the possibility of Daesh becoming established locally. That’s exactly what happened : Daesh occupied several Libyan cities, and at one point even threatened to take over the country’s oil resources. Several attacks committed by jihadists in recent years – the Bardo National Museum attack in Tunis in 2015, the execution of 21 Coptic Christians that same year in Sirte, the Manchester Arena attack in 2017 – have Libyan connections.

Have jihadists been moving into Libya after the fall of the Islamic State caliphate ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : Of course. Jihadists from Syria have arrived in Libyan cities, particularly Sirte and Sabratha. Others are scattered throughout the country. Despite its defeat in Syria, Daesh continues to claim credit for attacks. We mustn’t underestimate this threat.

What are other reasons for France’s engagement there ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : We have to ensure the security of neighboring countries that are – like Egypt and Tunisia – essential to our own stability, and for which chaos in Libya presents a major risk. We have to avoid contagion. But France was already active in Libya to combat trafficking, including the worst kind – trafficking in human beings. Libya has become a crossroads for risks and threats. Finally, as participants in the 2011 military intervention, and because there was no political follow-through after Ghaddafi’s fall, we also have a kind of responsibility in this crisis. Not to mention that France is a permanent member of the UN Security Council, which gives it a special responsibility in major international crises.

During your private meeting with Field Marshall Haftar in Benghazi on March 19, did you talk about the military offensive he was preparing to launch against Tripoli ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : Not at all. Nor was that the point of my visit. I went to reaffirm France’s support – and President Macron’s support – for the Abu Dhabi agreement, the transition process agreed to early this year, which is supposed to lead to elections. I repeatedly stressed to Fayez al-Sarraj, the head of the national unity government, and to Khalifa Haftar, the head of the Libyan National Army, that there could be no military solution. Following those two conversations, I observed that contrary to our expectations, the situation was deadlocked. Both Sarraj and Haftar were hesitating to take conclusive steps.

But did you feel that there was a particular military momentum, from his standpoint ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : No. In fact, in all of the conversations I had with him, I always reminded him, when he grew impatient, of the need for a political solution. It’s true that we believe he is part of the solution. Haftar’s not a military chief who came out of nowhere. His 2014 counterterrorism operation in eastern Libya was approved by Parliament and by the government, which were internationally recognized at the time, which was before the Skhirat Agreement (December 2015). He always spoke to me of his desire to serve a civilian authority once elections were held. It will be the international community’s role to make sure he keeps his word when the time comes. It’s also why France has been insisting on elections for two years. Right now nobody can claim they hold a mandate from the Libyan people ; it’s one of the major reasons for the current crisis.

What compelled him to embark on this military adventure that so far hasn’t really been successful ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : I imagine that he believed that time was not on his side. Perhaps he was also encouraged by the warm welcome he received in the southern part of the country, where the inhabitants are worn out by the trafficking and jihadists. I note that the lack of political perspective has led to inertia on the part of some (Sarraj) and recklessness on the part of others (Haftar). We always come back to the same point. Without an election, no Libyan actor can claim to be completely legitimate.

How do you explain his military failure ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : ecause the militias, who have, until now, been scattered, came together to form an anti-Haftar front. The fighters in the west are more anti-Haftar than pro-Sarraj, and that raises, at the same time, a question regarding the ambiguity that certain groups linked to political Islamism maintain with jihadist groups. The EU calls on everyone to keep their distance on the ground from groups and individuals designated by the Security Council as terrorist groups.

Lastly, was supporting General Haftar not such a good idea ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : I leave you to be the judge. The Libyan National Army controls a large part of the territory. And in its opponents’ camp, among the militias there are perpetrators of armed attacks, specialists of predation and jihadists. Among Haftar’s opponents, there are mafia groups of smugglers who torture migrants and force them into slavery. They are not fighting for Sarraj but in order to protect their criminal activities. Haftar fought against terrorism in Benghazi and in southern Libya and that was in our interest, and that of the Sahel countries and Libya’s neighbors. I support everything that strengthens the security of French people and the countries that are friends of France.

What is your response to those who accuse you of having stood up for him ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : That is sad. France has continuously supported Sarraj’s government. We have lent a great deal of support to the UN and with respect to security. He knows this. I note that Interior Minister Fathi Bach Agha, who regularly attacks France and denounces its alleged interference in the crisis, does not hesitate to spend time in Turkey. So, I don’t know where the interference is…

How do we break the deadlock ?

Mr. Jean-Yves Le Drian : By promoting a political solution that will allow the formation of an elected government, with internal and external legitimacy, i.e. with the support of the Libyan people and therefore international recognition. France has not changed its policy since President Macron took the initiative in July 2017 to bring together the two main Libyan leaders at La Celle-Saint-Cloud. The political solution was reaffirmed by the international conference at the Élysée in May 2018, then at the conference in Palermo and lastly by the agreements brokered in Abu Dhabi in November. We are therefore now continuing our efforts to secure a ceasefire and to find a political solution based on the Abu Dhabi process, through UN Special Envoy for Libya Ghassan Salamé"./.

Dernière modification : 03/05/2019

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