Entretien de M. Bruno Le Maire au journal "Der Spiegel"

Le ministre de l’Economie et des Finances, M. Bruno Le Maire, a accordé un entretien au journal "Der Spiegel" le 12 juin 2020.

Version française de l’entretien de M. Bruno Le Maire au journal "Der Spiegel" (12 juin 2020)

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Monsieur le Ministre, puis je vous demander avec qui vous avez pris votre petit déjeuner ce matin ?

M. Bruno Le Maire : J’ai commencé la journée avec le ministre des finances néerlandais, Wopke Hoekstra, avec un petit déjeuner de travail ici au ministère.

Et est-ce que vous avez pu le convaincre de donner son accord au fond de relance européen de 750 milliards d’Euros ce que le Pays-Bas en tant que membre des soi-disant quatre pays frugaux refusent jusqu’à maintenant ?

M. Bruno Le Maire : On a évoqué cette question, comme plein d’autres. Les choses évoluent en ce moment. Il y a une prise de conscience partout en Europe, y compris chez les quatre pays en question de la gravité de la situation économique. Il y a aussi une prise de conscience sur le fait que la solidarité est indispensable pour relancer politiquement l’Europe. Les Etats membres le savent.

Le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, s’est montré moins compréhensif la semaine dernière dans une interview de DER SPIEGEL. Il demandait pourquoi une coiffeuse autrichienne devait payer avec ses impôts pour d’autres pays en Europe. Sebastian Kurz est-il l‘un de vos plus fervents opposants en Europe ?

M. Bruno Le Maire : Nous n’avons pas d’opposant en Europe. Nous avons des divergences de vues. Mais ce n’est pas la coiffeuse autrichienne qui payera le plan de relance européen. La Commission européenne pourra lever de la dette en commun avec des taux d’intérêt les plus intéressants possibles. Ce sera une opération financière judicieuse, y compris pour la coiffeuse autrichienne qui en bénéficiera grâce à de plus nombreux clients.

Vous pensez alors que l’opposition de ces quatre pays peut être surmontée ?

M. Bruno Le Maire : Oui. Mais il faut aller vite maintenant, il n’y a pas une journée à perdre. La gravité de la situation, le risque des faillites, le risque de multiplication des licenciements partout en Europe doit nous amener à apporter une réponse rapide. Sinon, nous risquons une explosion sociale et des problèmes politiques dans toute l‘Europe.
 
Après les premières semaines laborieuses du début de la crise, pendant lesquelles chaque état membre de l’UE avait l’air d’agir qu’au nom des intérêts nationaux, le plan de relance franco-allemand était pour beaucoup d’observateurs une surprise. Ils ne croyaient plus à un grand geste européen. C’était aussi votre cas ?

M. Bruno Le Maire : Non. J’ai toujours été optimiste. Début avril, j’étais convaincu que nous pourrions réussir à faire quelque chose ensemble. Ma coopération avec le ministres des finances allemand, Olaf Scholz, était excellente. Nous avions des échanges pratiquement quotidien pour se mettre d‘accord sur le premier paquet de sauvetage au niveau européen. Olaf m’a signalé dès le début qu’il était prêt à être ambitieux pour l‘Europe. Un point important : nous étions notamment d’accord sur le fait qu’il fallait lever une dette commune à niveau européen. C’était un élément essentiel de notre accord sur les premières mesures de sauvetage, et ce fut décisif par la suite.

Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

M. Bruno Le Maire : Il y a eu la visioconférence des ministres européens des finances dans la nuit du 7 au 8 avril. L’Europe est passée à un millimètre de la catastrophe cette nuit-là. La négociation a été épouvantable, très dure et vers 5 heures du matin, j’ai dit que c’était une honte pour l’Europe que chacun compte ses euros et son budget, au moment même où lee continent comptait ses morts. J’étais très inquiet, que tout cela finisse en désastre pour l‘Europe .

Les ministres de finances ont reporté ensuite les négociations au lendemain, le 9 avril.

M. Bruno Le Maire : Cela nous a sauvé, après une nuit sans sommeil nous avons passé pratiquement toute la journée au téléphone avec les uns et les autres et finalement, nous avons réussi à surmonter les réticences des différents pays. Mais cela a été très juste.

Le projet de ce premier paquet de sauvetage s’appuyant sur quatre différents piliers a ensuite été transféré à la commission de l’Union Européenne. 10 jours plus tard Emmanuel Macron et Angela Merkel ont présenté le projet du fonds de relance franco-allemand. Est-ce que là aussi, il y a eu un long combat avant ?

M. Bruno Le Maire : Ce n’était pas évident, mais j’ai toujours été convaincu que l’Allemagne bougerait. J’ai toujours pensé que la France devait d’abord faire un geste envers les Allemands. Nous, les Français, nous voulons toujours aller très loin, très vite.

C’est à dire que pendant ces préparations, vous avez en tant que Ministre des Finances veillé sur le fait que des points sensibles des Allemands étaient respecté ?

M. Bruno Le Maire : Deux choses me tenaient à coeur. D’abord, nous avons reconnu la crainte légitime de l’Allemagne sur la mise en commun de la dette passée. Deuxièment : nous avons évité les mots qui fâchent. Nous n’avons pas utilisé les mots eurobonds ou coronabonds, puisqu’ils étaient comme un chiffon rouge pour les Allemands. Nous avons insisté sur un outil ciblé, de réponse à la crise et finançant des investissements d’avenir. Cette approche a permis de faire bouger les lignes. C‘était décisif pour trouver un compromis.

A partir de quel moment vous étiez confiant qu’un grand geste européen pourrait avoir lieu ?

M. Bruno Le Maire : J’ai toujours été confiant, mais je pensais qu’il serait difficile d’avoir un accord massif entre la chancelière et le président de la République au départ. Un accord était possible, mais peut être pas aussi ambitieux. L’accord franco-allemand met sur la table 500 milliards d’euros et proposons de lever de la dette en commun. Les vraies décisions historiques sont radicales. Votre chancelière a fait preuve d’un courage politique énorme, et a fait un trés grand geste. Elle était consciente que la construction européenne et l’unité de la zone Euro était en jeu. Elle a surmonté les réserves et inquiétudes allemandes, elle ne voulait pas que l’Allemagne soit responsable de l’échec du projet européen. Je l’admire pour le courage qu’elle a eu.

Pendant trois ans, Emmanuel Macron a essayé de convaincre les Allemands de la nécessité d’aller plus loin dans le projet politique de l’Europe. Ce n’est pas frustrant de se dire qu’il fallait le virus Covid 10 pour rendre cela possible finalement ?

M. Bruno Le Maire : Il y a une vérité européenne à laquelle je ne connais pas beaucoup d’exceptions : l’Union européenne n’avance que dans les crises. Nous en en avons eu une nouvelle illustration ces dernières semaines.Le président de la République a su utiliser cette crise pour accélérer un intégration européenne. Cet accord est aussi le fruit de 3 ans de travail entre la France et l’Allemagne.

Dernièrement, Emmanuel Macron n‘essayait guère de cacher sa déception vis-à-vis de l‘Allemagne. A l’automne il déclarait l’OTAN „brain-dead“ dans une interview. Des mois auparavant, il avait fait savoir que la France ne met plus exclusivement sur le partenaire allemand en premier. C’étaient des petites colères mal contrôlés ou plutôt des provocations cherchés ?

M. Bruno Le Maire : Les mots forts permettent parfois de faire émerger des projets nouveaux. Il a sû dire les choses clairement. Il l’a fait et il a eu raison. Mais il l’a fait sans jamais renoncer au dialogue franco-allemand. Nous savons d’expérience que rien n’est possible sans le franco-allemand.

Est-ce qu’il y a un danger qu’après ces mesures de sauvetage tout continue comme avant entre la France et l’Allemagne ?

M. Bruno Le Maire : Non. Nous vivons actuellement un vrai tournant dans les relations franco-allemandes. D‘autres projets se poursuivent. Avec Peter Altmaier, nous travaillons sur plusieurs projets de politique industrielle comme la production franco-allemande des batteries éléctriques qui est déjà en cours. La semaine dernière, nous avons présenté notre projet numérique Gaia- X pour mettre en place une infrastructure de données au niveau européen. Peter Altmaier est un partenaire et ami, avec lequel nous avons proposé une redéfinition de la politique industrielle européeen pour plus de souveraineté. Je me réjouis de voir que la crise valide nos orientations.

Ainsi, dans un premier temps, le virus a sauvé l’Europe ?

M. Bruno Le Maire : Ce sont plutôt les dirigeants européens, en particulier le président de la République et trois femmes qui ont sauvé l‘Europe : Angela Merkel, Ursula von der Leyen et Christine Lagarde. En tant que Présidente de la Banque Centrale Européenne a débloqué d’abord 750 milliards d’Euros, puis 600 milliards. Le plan de relance proposé par Ursula von der Leyen représente 750 milliards d‘euros. Ce soutien massif de l’UE à l’emploi, à l’économie et aux finances publiques des Etats est une première dans l’histoire de l’Europe. C’est la preuve que l’Union européenne est un projet politique singulier, qui n’est ni un projet politique américain, ni un projet politique chinois.

Que diriez vous du rôle que la Présidente de la commission Ursula von der Leyen a joué pendant cette crise ?

M. Bruno Le Maire : Elle a eu deux très bonnes idées qui ont été décisives : la première, qui était très habile, a été de proposer un financement intégré dans le cadre financier pluriannuel de la Commission. Cette proposition a rassuré beaucoup d’Etats qui y étaient encore réticents. Le deuxième apport a été de conserver la la proposition franco allemande, et d‘y rajouter 250 milliards d’euros de prêts en plus de 500 milliards d’euros de dépenses budgétaires.

La France a été durement touché par la crise, comme l’Espagne, comme l’Italie. Quand est-ce que vous vous êtes rendu compte quelle ampleur allait avoir les cons´quences de cette pandemie ?

M. Bruno Le Maire : Très tôt en février. Dès le début, je n‘ai rien caché aux Francais et j’ai tenu un discours de vérité. En mars, j’ai dit que nous aurons probablement à faire avec la plus grande recession depuis 1929. Cette crise est brutale. 800 000 chômeurs en plus en un mois, çela ne s’est jamais vu en France au cours des dernières décennies. Et le plus dur est encore devant nous.

Dans des sondages votre gouvernement obtient plutôt des mauvais résultats en ce moment. Plus de 40 % de Français vous font plus confiance dans la gestion du Covid 19. 79% sont inquiets par rapport aux conséquences sociales et économiques de la crise. La nation française donne l’impression d’une nation très troublée ces jours-ci.

M. Bruno Le Maire : Il y a plusieurs raisons pour cela. Tout d’abord, nous avons presque 30 000 morts. Ensuite, la crise montre que nos institutions politiques ne sont plus à jour. Elles ne sont pas assez réactives, pas assez transparentes, et ne correspondent plus aux attentes des citoyens. Par ailleurs, nous sommes une nation qui s’est construite sur son Etat. Quand l’Etat montre des faiblesses, la nation tout entière qui ne se sent pas bien. Nous devons avoir l’humilité de reconnaître que l’Etat a montré des faiblesses dans cette crise. Pas toute de suite, mais après les premières mesures d’urgences nous devons repenser l‘Etat et son organisation.

On a l’impression que votre politique économique est déjà en train de changer. Il y a quelques jours vous disiez dans une émission à la télévision qu’il fallait que le capitalisme se renouvelle et qu’on arrête ses excès. C’est des paroles comme on les entend plutôt de la part des partis à gauche.

M. Bruno Le Maire : Ce renouvellement du capitalisme français je le défends depuis des années. C´était le thème de mes vœux en janvier 2020. J’ai toujours été convaincu que le capitalisme était en train d’aller droit dans le mur en créant trop d’inégalités et en saccageant la planète. Qu’il fallait absolument réinventer le capitalisme. La crise m’a confortée dans cette conviction.

Vous avez aussi dit que vous auriez du augmenter les salaires des infirmières et des soignants dans les hopitaux depuis des années. Pourquoi vous ne l’avez donc pas fait depuis longtemps ?

M. Bruno Le Maire : Avant la crise, nous étions nombreux à avoir conscience du problème avec les salaires des soignants, du personnel hospitalier, des instituteurs, des enseignants. La crise nous donne une opportunité pour accélérer cette prise de conscience et en tirer les conséquences.

Ceci est vrai aussi pour d’autres domaines ?

M. Bruno Le Maire : Absolument. Nous allons encore plus investir dans une politique écologique, une politique verte et poursuivre nos réformes pour améliorer notre compétitivité. Plusieurs mesures dans ce sens se retrouvent déjà dans nos aides pour l’industrie automobile et aéronautique. Nous voulons accélérer la réalisation d’un avion zéro carbone pour en disposer en 2035 et non plus en 2050. Avec Peter Altmaier, nous travaillons à une initiative commune sur l’hydrogène, qui nous permettrait d’atteindre cette ambition. Et nous voulions une Europe qui va se positionner par rapport à la Chine et aux Etats-Unis comme comme un pouvoir écologique et politique souverain. La crise nous aident à atteindre ces objectifs. Le monde d’après a déja commencé, même si le monde d’avant fait encore de la résistance.

Et à quel monde appartenez vous ?

M. Bruno Le Maire : Je viens du monde d’avant. Mais je veux porter ce pays avec le président la République vers le monde d’après. C’est ce qui justifie mon engagement politique.

Et vous voulez accomplir cette mission en tant que Ministre des Finances ou éventuellement aussi – comme le font soupconner des rumeurs qui courent à Paris – en tant que Premier Ministre ?

M. Bruno Le Maire : Je voudrais clore ce débat une fois pour toute. Est-ce que je suis intéressé par Matignon ? Non, non et définitivement non. Je souhaite continuer ma mission comme ministre de l’Economie et des Finances.

Herr Minister, wir danken Ihnen für dieses Gespräch./.

Dernière modification : 14/06/2020

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