Michel Rocard : "J’appelle les Parties au traité sur l’Antarctique à se rassembler autour d’une déclaration commune de soutien à la COP21" (Sofia, 1er juin 2015)

Discours de Michel Rocard, Ambassadeur de France pour les négociations internationales sur les zones polaires, à l’occasion de la trente-huitième réunion consultative du Traité sur l’Antarctique qui a lieu à Sofia du 1er au 10 juin 2015 :

"Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Délégués,

Pour qui suit attentivement les affaires du monde, l’Antarctique fait figure d’exception et console un peu du désordre du monde. Où d’autre en effet rencontre-t-on pareil niveau d’« harmonie internationale » (selon les termes du Traité sur l’Antarctique de 1959) ? Sait-on que la plupart des négociations internationales - régulation financière, non-prolifération des armes nucléaires...- initiées depuis la fin de la deuxième moitié du XXème siècle ont échoué ; et nul ne peut dire si ces négociations ont quelques chances de succès dans les prochaines années.

Fruit d’un miracle politique en 1959 (le traité de Washington) consolidé par trois protocoles (le système du traité sur l’Antarctique) et renforcé chaque année par des mesures, des décisions et des résolutions adoptées par consensus aux réunions des parties consultatives au traité sur l’Antarctique (RCTA), l’Antarctique est exemplaire d’une « harmonie internationale » qui ne cesse de renforcer son prestige tant celle-ci contraste avec l’état général du monde.

Je voudrais aujourd’hui suggérer de mettre à profit ce haut niveau de concorde internationale pour aider une cause d’intérêt général, je veux parler de la Conférence mondiale sur le climat, la COP21, qui se tiendra à Paris en décembre prochain.

L’objectif, vous le savez, est d’obtenir un accord global et contraignant qui permette de contenir la hausse de la température moyenne sur la Terre au-dessous de 2°C par rapport aux températures de la période préindustrielle. Sinon, prédisent les experts du GIEC (le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), la machine climatique risque de s’emballer et un point de non-retour sera sans doute franchi.

Avec ses 2 000 mètres d’épaisseur moyenne de glace, l’Antarctique a longtemps paru résister à la tendance globale au réchauffement mais les experts ici présents le savent, les preuves se sont depuis accumulées en péninsule antarctique et dans l’Antarctique de l’Ouest. La désintégration spectaculaire de plateformes de glaces flottantes dans l’Antarctique de l’Ouest est provoquée par le réchauffement des courants marins qui circulent sous la base de ces structures de glace. Et sur la côte ouest de la péninsule antarctique, les températures moyennes ont augmenté de + 3,2°C au cours des 60 dernières années, ce qui est 10 fois supérieur à la l’augmentation moyenne des températures à la surface du globe. Enfin, on sait aussi que le courant antarctique circumpolaire se réchauffe à un rythme supérieur à celui de l’océan global. Sentinelle de l’évolution du climat et de l’environnement planétaires, l’Antarctique témoigne des excès de nos économies carbonées et nous enjoint d’agir sans plus tarder.

La conférence mondiale sur le climat aura lieu dans moins de 6 mois. L’accord devra faire consensus auprès de 196 pays. Une quarantaine d’États, dont les pays de l’Union européenne et les États-Unis, ont déjà fait connaître ce qu’ils sont prêts à mettre sur la table, leur contribution pour réduire les gaz à effet de serre. Tous les États doivent remettre leur contribution d’ici à la fin du mois d’octobre et nous devrions arriver à Paris avec un total de 90% des émissions de gaz à effet de serre. Les prochains mois seront décisifs. Toutes les initiatives de soutien sont les bienvenues. Il y a quelques semaines, les États membres du conseil de l’Arctique - l’autre pôle de notre planète lui aussi sévèrement affecté par le changement climatique - se sont engagés dans une déclaration commune à tout mettre en oeuvre pour aider la réussite de la COP21.

J’appelle les Parties au traité sur l’Antarctique à se rassembler autour d’une déclaration commune de soutien à la COP21 qui pourrait être rendue publique à la fin de la 38ème RCTA et témoignerait auprès des opinions publiques du monde entier du haut niveau de cohésion et de préoccupation de la communauté antarctique pour les questions liées au changement climatique.

Souvenons-nous que les premiers éléments de preuve du réchauffement climatique sont venus des forages de la calotte glaciaire antarctique, des carottes de glace extraites à la base de Vostok dans le cadre d’une remarquable collaboration logistique et scientifique entre les Soviétiques, les Américains et les Français et ce, Mes Chers Collègues, en pleine guerre froide.

La coopération antarctique est plus forte que les différends qui divisent le reste du monde !

À nous d’en faire une nouvelle fois la démonstration !

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite une bonne conférence."

Dernière modification : 28/02/2017

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