Conseil franco-allemand de défense et de sécurité

Quelques jours après les deux ans du traité d’Aix-la-Chapelle, le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité s’est tenu le 5 février 2021 par visioconférence, à l’invitation de l’Allemagne. Il fait suite à la réunion de ce format à Toulouse en octobre 2019, à l’invitation de la France.

Le Président Emmanuel Macron et la Chancelière Angela Merkel ont échangé sur le renforcement de la souveraineté européenne et ont fait un point d’étape sur les avancées depuis la réunion de Toulouse et sur les projets franco-allemands en cours.

Conférence de presse conjointe du Président Emmanuel Macron et de la Chancelière Angela Merkel à l’issue du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité (5 février 2021)

Angela MERKEL : "Mesdames et Messieurs, nous avons l’intention, Emmanuel MACRON et moi-même, de faire comme si Emmanuel MACRON était à mes côtés à Berlin. Malheureusement, nous ne sommes qu’en visioconférence mais de cette façon, nous avons malgré tout pu tenir le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité. Le dernier, vous le saviez, c’était en octobre 2019 et nous avons pu poursuivre nos travaux. Nous avons abordé aujourd’hui essentiellement 3 sujets principaux et auparavant, le Président français et moi-même, nous avons abordé un ordre du jour plus vaste dans des réunions bilatérales préalables. Nous avons d’abord parlé de notre coopération industrielle, une coopération industrielle que nous avons initiée en 2017. Il s’agit d’abord du projet eurodrone. L’Allemagne a bien souligné lors du projet de coalition que nous voulions faire avancer ce sujet. Le deuxième grand thème était celui du SCAF, l’avion de combat du futur. Là encore, le projet fait l’objet aussi de débats entre les ministres de la Défense. Il s’agit du partage des tâches et du leadership. Là, on a réouvert un petit peu le sujet de la répartition et de la poursuite des travaux. Nous avons demandé au ministre de la Défense de créer très rapidement les conditions qui permettront de faire passer ce dossier devant le Bundestag, en particulier devant le comité des affaires budgétaires. Mais il faut pour cela qu’on ait bien finalisé le partage des tâches au sein de ce projet. Vous savez que c’est un projet qui est sous leadership français, mais il faut quand même que les partenaires allemands puissent être à un niveau satisfaisant face à leurs partenaires. Et donc, on doit voir très précisément les questions de propriété intellectuelle, de partage des tâches et de partage du leadership. Mais nous avons beaucoup travaillé et je pense qu’il est très probable que nous arrivions à finaliser ce projet dans les semaines à venir. L’autre projet qui est sous leadership allemand, c’est celui du MGCS, système principal de combat terrestre. Là aussi, il y a des problèmes similaires qui se posent et d’ici la fin du mois de février nous espérons être tombés d’accord sur toutes les difficultés qui existent encore pour la phase suivante du projet. Je pense que les ministres de la Défense et les différents responsables trouveront là aussi une solution aux difficultés pour le Tigre Standard 3. Là, il y a encore toute une série de négociations à conduire, en particulier avec Airbus pour la partie allemande. Mais là encore, du côté français, on a souligné l’importance stratégique d’une bonne coopération sur ce dossier. Le deuxième grand sujet de cette rencontre, c’était l’engagement au Sahel. La France, sur le plan historique, est engagée de longue date maintenant au Sahel et je voudrais remercier la France à cette occasion parce qu’elle a des forces spéciales engagées au Mali et régulièrement, elle enregistre des pertes dans sa lutte contre le terrorisme. Cette opération Barkhane joue un rôle clé dans la région, mais au cours des dernières années, nous avons pu mettre en place différentes structures avec le G5 Sahel. Et cela nous permet de travailler ensemble dans 4 domaines au niveau de l’Union européenne, avec la France et l’Allemagne, en coopération plus étroite. Le Président français va organiser prochainement la conférence de suivi de la conférence de Pau à N’Djaména et le ministre Heiko MAAS y participera. L’Allemagne a également entrepris un travail de formation au Mali avec les forces sur place. C’est la mission Gazelle. Et donc, cette mission sera intégrée dans l’EUTM Mali. Nous sommes aussi en train de mettre en place un centre de formation à Sévaré qui permettra de restaurer l’État de droit au Mali et de permettre le retour de l’Etat et des services publics. Et nous comptons bien poursuivre cet engagement. Le troisième grand sujet, c’était les travaux en cours sur la politique de sécurité européenne et la boussole stratégique. Nous devons arriver à définir clairement les tâches et quelles seront les orientations prioritaires de l’OTAN. Quel rôle la politique européenne de défense et de sécurité peut avoir dans ce travail ? Nous, nous avons commencé de notre côté avec la boussole stratégique et en février et en mars, nous en parlerons dans les deux réunions du Conseil européen. L’objectif sera d’en parler également avec le Haut représentant et de poursuivre ces travaux jusqu’à la présidence française au début de l’année 2022. Et là, on pourra finaliser la boussole stratégique. Donc, vous voyez que c’est un arc qui est tendu. On a besoin de cette politique de défense et de sécurité en Europe. Et pour cela, il nous faut des orientations stratégiques qui soient claires, il faudra aussi revoir les orientations stratégiques de l’OTAN et cela fait partie aussi des ambitions européennes. Nous voulons défendre notre souveraineté européenne et ce que nous pouvons apporter, ce que nous considérons comme étant notre mission européenne. Donc, aujourd’hui, nous avons eu un conseil franco-allemand de défense et de sécurité bien rempli. Nous avons traité également d’autres questions de politique internationale et je tiens à dire ici que pendant la réunion, nous avons été informés de l’expulsion de diplomates polonais, allemands et d’un autre pays par rapport aux manifestations qui ont eu lieu autour de l’affaire Navalny. Ces diplomates ont été expulsés de Russie. Je crois que c’est une autre facette de ce que l’on voit se dérouler actuellement en Russie en matière d’absence d’État de droit, je vous remercie.

Emmanuel MACRON : Merci Madame la Chancelière, chère Angela. En effet, la technologie malgré tout ne compense pas les bonheurs de la convivialité et de la présence à deux, mais nous allons pallier à cette distance physique par ces deux écrans qui se superposent. En tout cas, nous avons tenu et je tiens à remercier Madame la Chancelière d’avoir accueilli la visio-conférence qui a permis à ce Conseil franco-allemand de défense et de sécurité de se tenir quelques jours après les deux ans du traité d’Aix la Chapelle et un peu plus d’un an et quelques mois après le dernier Conseil franco-allemand de défense et de sécurité à Toulouse. Nous avons en effet pu depuis, d’ailleurs, le Conseil de défense et de sécurité de Toulouse mettre en œuvre beaucoup d’avancées que nous avions décidées. Le lancement sous présidence allemande du Conseil de l’Union européenne du travail sur la boussole stratégique, le lancement de la Facilité européenne de paix, notre coordination sur les questions spatiales pour promouvoir des normes de comportement responsable, notre coopération en Afrique à travers le Partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel et l’appui européen, l’EUTM Mali, notre coordination pour préparer le sommet de Londres de 2019 qui a permis justement de déboucher sur le rapport des Sages et le groupe de travail pour préparer le nouveau concept stratégique de l’Alliance, la présence avancée renforcée de l’OTAN dans les pays baltes dans laquelle nous avons réinvesti et les coopérations industrielles, en particulier les accords en matière d’export d’armements. Je refais la liste de tous ces projets que nous avions annoncés en octobre 2019 et qui sont autant de réalisations concrètes qui ont été déclinées dans les mois qui ont suivi jusqu’à notre Conseil d’aujourd’hui. D’un point de vue stratégique, nous avons à la fois dans notre discussion à deux, puis dans ce Conseil franco-allemand, réaffirmé notre conviction dans un agenda de souveraineté européenne dans ce concept d’autonomie stratégique européen qui s’inscrit dans une ambition et un partenariat transatlantique, mais qui nous paraît être une nécessité dont le couple franco-allemand, d’un point de vue industriel, géopolitique, stratégique, est évidemment le cœur. Et je crois que la réaffirmation de cette conviction profonde qui est la nôtre est importante dans un double contexte. Premièrement, avec une nouvelle administration américaine qui semble vouloir se réengager dans notre voisinage au Proche et Moyen-Orient et qui aura une nouvelle approche, vraisemblablement de l’OTAN. Mais d’autre part aussi, dans un contexte de montée des tensions que nous connaissons depuis plusieurs années et qui sont réaffirmées, là aussi, dans notre voisinage, au sens large quand nous voyons la situation qui continue de se dégrader en Syrie, où les derniers événements que rappelait Madame la Chancelière et sur lequel nous sommes totalement en ligne et solidaires comme ce qui se passe en Russie. Je ne reviendrai pas sur les 3 grands chantiers que nous avons aujourd’hui discutés. Je n’ai rien à ajouter ou retirer de ce que Madame la Chancelière vient d’évoquer. Sur les projets industriels, nous devons et voulons avoir des résultats. L’ensemble des projets que nous avons discutés aujourd’hui s’inscrivent dans la mise en œuvre d’une conviction stratégique que je viens de rappeler, qui a été exprimée par Angela MERKEL à l’instant. Elle s’inscrit aussi dans le cadre juridique que nous avons négocié, acté et qui, à l’automne 2019, s’est transcrit par un plein accord sur les exports d’armements qui a été soutenu par l’ensemble des parties prenantes de la coalition aujourd’hui aux responsabilités. En effet, il y a deux grands projets industriels. Le SCAF et le MGCF, le premier sous leadership français, le MGCF sous leadership allemand qui avancent de pair. Nous sommes confiants que dans les 15 prochains jours, nous pourrons marquer une nouvelle étape. Ces deux projets, à mes yeux, doivent répondre à deux ambitions. La première, être à la hauteur de notre volonté géostratégique de souveraineté européenne. La deuxième, c’est être des projets industriels crédibles, c’est-à-dire se faire le plus vite possible avec la plus grande efficacité pour nos industriels. L’Eurodrone continue d’avancer, et en effet, sur l’hélicoptère Tigre, nous avions clairement réaffirmé à l’automne 2019 notre volonté d’avancer ensemble, et comme l’a dit Madame la Chancelière, les prochaines semaines seront marquées par des échanges entre nos armées et avec nos industriels pour encore améliorer les conditions de disponibilité. Sur le Sahel, je tiens d’abord à remercier l’Allemagne de cet engagement en termes de formation qui a été évoquée, le soutien plein et entier de l’intégration à l’EUTM de ce qui sera fait par l’Allemagne et qui est un point important pour notre capacité collective à soutenir les armées sahéliennes. Le sommet de N’Djaména, auquel je me rendrai le 15 et 16 février prochains, permettra, un an après Pau, de faire un bilan d’étape de nos avancées. Les avancées et les victoires réelles en matière de lutte contre le terrorisme, en particulier dans la zone des Trois frontières qui, je le rappelle, était l’objectif principal de Pau, grâce à l’engagement remarquable de nos armées, à l’opération Barkhane, à la Task Force Sabre, au partenariat aussi avec les armées sahéliennes. Et Madame la Chancelière a eu l’amitié de rappeler nos militaires qui sont tombés. Je veux avoir un mot pour les militaires des forces armées maliennes, nigériennes en particulier, qui sont tombés à nos côtés, et un mot pour tous les civils qui, je le rappelle, sont les premières victimes de ce conflit. Nous continuerons d’avancer avec détermination sur ce volet, mais nous aurons une discussion stratégique avec l’ensemble des collègues sahéliens. Mais très clairement, la discussion N’Djaména doit se porter sur le retour de l’Etat, des services publics et de l’administration dans les zones libérées du terrorisme. Et donc nous aurons aussi un travail très important pour investir davantage en la matière et repréciser les attentes à l’égard des différents partenaires. Mais ce sera aussi un moment de clarification des engagements des uns et des autres, et j’ai pu préparer ce sommet en recevant ici l’ensemble des dirigeants de la région. Je recevrai le Président burkinabé la semaine prochaine à Paris, pour très clairement d’abord, que chaque Etat réaffirme son cap stratégique, sa volonté ou non de continuer à s’engager dans ce conflit, ses attentes à l’égard de nos armées. Pour ma part, je ne saurais concevoir en tout cas la présence militaire française que dans un cadre réaffirmé très clairement, celui de la souveraineté des Etats sahéliens et celui de la lutte contre le terrorisme. Enfin, sur l’OTAN, Madame la Chancelière a rappelé, l’articulation entre le travail de boussole, en effet stratégique, que nous allons lancer sous présidence allemande et qui aboutira sous présidence française, et qui permettra une coordination européenne pour préciser le concept stratégique de l’OTAN sur la base de notre coordination des travaux des rapports des Sages rendus il y a quelques semaines, et qui nous permettra, j’en suis convaincu, d’une part, de clarifier les ambitions politiques de l’alliance, de clarifier nos priorités, mais aussi les règles de bonne conduite entre membres de l’alliance, qui est l’une des propositions fortes du rapport et qui me semble absolument nécessaire à mettre en œuvre. Au total, notre conseil a permis de confirmer les orientations que nous avons portées ensemble depuis maintenant 3 ans et demi, l’avancée des projets lancés ici même dès le 13 juillet 2017 et la volonté de poursuivre avec détermination dans les prochains mois cet agenda stratégique. Je remercie encore Madame la Chancelière d’avoir accueilli ce nouveau conseil franco-allemand de défense et de sécurité.

Madame MERKEL, Monsieur le Président, comment réagissez-vous à l’expulsion des diplomates allemands, polonais et suédois, Monsieur le Président ? Et plus largement, comment réagissez-vous à l’acharnement dans l’affaire NAVALNY ? Vous avez dit hier que vous voyez des valeurs communes avec le Président russe. Est-ce que c’est toujours le cas ? Et est-ce que le projet de Nord Stream 2 peut être poursuivi tel quel ? Ou est-ce que vous êtes de l’avis qu’il faut séparer ces dossiers ?

Emmanuel MACRON : Alors, premièrement, sur Nord Stream 2, j’ai exprimé au moment où c’était opportun la position qui était la mienne. Nous avons ensuite défini un cap au niveau européen dans le cadre de notre coordination et je m’y tiendrai. Et je pense que sur ce projet, qui est quasiment terminé, rien ne saurait être dit, annoncé sans une étroite coordination franco-allemande, et nous en avons parlé tout à l’heure avec Madame la Chancelière. Notre volonté est plutôt, nous, de continuer à œuvrer ensemble pour une stratégie énergétique, européenne, qui soit plus souveraine et qui permette la transition climatique et pour pouvoir avoir une discussion stratégique avec la Russie qui soit exigeante en matière justement énergétique. Sur les valeurs, je crois qu’il faut être très clair. J’ai dit que nous avions avec la Russie ce qui est, je crois, un état de fait, une histoire commune et une géographie commune. La Russie est en Europe. Et donc, notre intérêt était d’avoir une discussion permanente, ce que nous faisons d’ailleurs, Madame la Chancelière et moi-même, séparément et ensemble avec le Président POUTINE. Et je pense qu’il est important de continuer à le faire. J’ai aussi dit qu’en effet, nous avions une littérature, une culture, un imaginaire commun. Pour ce qui est des valeurs démocratiques libérales, je crois que je n’ai jamais perdu la lucidité jusqu’à considérer que nous les partagions aujourd’hui. Vous ne m’avez jamais entendu le dire. Et j’ai d’ailleurs eu l’occasion, y compris de le dire en tête à tête avec le Président POUTINE devant les caméras lorsqu’il était arrivé de dire que les démocraties libérales étaient en crise. Donc, accordez-moi le bénéfice de la cohérence et de la clarté sur ce point. Donc, il y a des choses que nous partageons. Il y a des choses que nous ne partageons pas. Mais ce qui est important à mes yeux stratégiquement, c’est qu’il n’y aura jamais de paix, de sécurité et de stabilité sur le continent européen si nous n’avons pas une discussion exigeante et des résultats avec la Russie. La fin du traité FNI, unilatéralement décidée par l’Amérique l’a montré il y a quelques mois. C’est notre sécurité qui est en cause. Ça revient exactement à l’agenda de souveraineté que nous défendons avec Madame la Chancelière. Donc oui, nous continuons à discuter. Et d’ailleurs, c’est aussi l’une des choses dont nous avons parlé aujourd’hui. Sur l’affaire NAVALNY, je l’ai dit, je condamne avec la plus grande fermeté du début à la fin ce qu’il s’est passé, de l’empoisonnement aux conditions terribles du retour à la sanction et à la condamnation et aujourd’hui l’expulsion des diplomates allemands, polonais, suédois qui ont été décidés par la Russie. Je pense qu’on ne gère pas les tensions politiques, combien bien même elles sont internes de cette manière. Et je suis solidaire avec les 3 pays qui ont eu des diplomates expulsés. Et je continuerai à accompagner un message clair et de fermeté à l’égard de la Russie sur ce sujet.

Angela MERKEL : Je partage ce que vient de dire le Président pour ce qui se passe avec Alexeï NAVALNY, nous estimons que c’est très éloigné des principes de l’État de droit notamment, sa sanction, la décision du tribunal récemment et cette expulsion des diplomates allemands, polonais et suédois. Nous avons déclaré par le passé que nous nous réservons le droit de continuer des sanctions également envers les personnes. Concernant notre position vis-à-vis du North Stream 2, elle n’est pas affectée pour le moment. C’est un projet pour lequel la position du Gouvernement fédéral est connue. Nous en avons discuté et nous partageons l’avis que nous ne devons pas nous retrouver dans une situation de dépendance vis-à-vis de la Russie. C’est pourquoi nous nous sommes engagés pour que l’Ukraine puisse recevoir des livraisons de gaz depuis la Russie en tant que territoire transitoire. Et nous continuons les discussions Ukraine-Russie dans le cadre du format des accords de Minsk. Nous avons des désaccords profonds entre Russie et Union européenne, dans le cas l’Allemagne, dans le cas présent. En tout cas, nous devons rester en dialogue avec la Russie, notamment sur les questions géostratégiques. Nous sommes voisins sur le continent européen. Nous devons continuer à parler également de la Russie et de la Biélorussie et il y a des questions sur la Libye, par exemple, sur lesquelles nous devons être en dialogue. C’est pourquoi, c’est également notre devoir diplomatique. Malgré ces désaccords profonds de rester en dialogue. C’est ce que nous avons décidé aujourd’hui. Et notamment dans le cas de l’Ukraine, nous avons vu très peu de progrès ces derniers mois, donc nous voulons remettre ce sujet à l’ordre du jour et nous ne pouvons le faire que si nous restons en dialogue avec le Président russe.

Ici à Berlin, une question de la Deutsche Welle. Madame la Chancelière, Monsieur le Président, j’aimerais poser une question sur la Chine. Hier, Joe BIDEN a longuement parlé de ce sujet et, je le cite, il a affirmé que le leadership américain devait être à la hauteur de cet autoritarisme avançant de la Chine. Les États-Unis doivent unifier le monde dans la lutte pour la démocratie. Donc ce que je constate, c’est que vous semblez tous deux être relativement prudents face à cet appel. Vous avez dit par exemple, Madame la Chancelière, lors d’un forum récent qu’il ne fallait pas retomber dans la formation de blocs dans le monde. Et Monsieur le Président, vous avez dit hier que la situation où l’on rejoignait un bloc contre la Chine serait contre-productive. Est-ce que vous êtes inquiets sur cette ambiance politique, sur ce mouvement initié par les États-Unis vis-à-vis de la Chine qui pourrait faire en sorte que l’Europe se retrouve entre deux blocs civilisationnels ? Et je m’arrête là.

Angela MERKEL  : Nous avons également abordé la question de la Chine aujourd’hui. Nous avons d’ailleurs fait un pas dans ce sens avec l’accord sur les investissements avec la Chine et je pense que l’Union européenne doit avoir sa propre politique vis-à-vis de la Chine, qui prend bien sûr en compte les points d’accord avec les Etats-Unis, à savoir nos valeurs communes. Malgré cela, il y a de nombreuses raisons, notamment la lutte contre le changement climatique et d’autres thématiques, qui nous poussent à travailler avec la Chine, notamment pour renforcer le multilatéralisme. Et je pense que le découplage, notamment à l’ère numérique, cela n’est pas une bonne idée. Nous allons bien sûr continuer à travailler avec l’administration BIDEN, entrer avec eux en premier dans les discussions sur les thèmes de la Russie et de la Chine et de la relation transatlantique. Tout comme le nouveau message qui nous parvient des Etats-Unis, nous saluons ce message donc qui indique le retour des Etats-Unis à la diplomatie et nous allons en discuter en détail dans les prochaines semaines avec le partenaire américain. Nous avons des formats communs, le G20, nous avons aussi des formats au sein de notre commune de valeurs, le G7 au Royaume-Uni par exemple. Et ce sera donc l’occasion de débattre d’une politique commune à définir. Dès le départ, nous nous sommes prononcés en faveur d’une conférence des États démocratiques que Joe BIDEN avait proposée dans le cadre de sa campagne et nous allons soutenir cela.

Emmanuel MACRON : Oui d’abord, étant convaincu que la souveraineté européenne a un sens, la volonté que nous portons, c’est très clairement de pouvoir décider nous-mêmes de nos choix et de ne pas être dans une stratégie d’alignement avec qui que ce soit. La deuxième chose, c’est que nous croyons l’un et l’autre à la paix et la stabilité, et donc de tout faire dans le rôle qui est le nôtre pour éviter une montée des tensions. La troisième chose, c’est que nous avons en fait une pluralité de relations avec la Chine : des partenariats sur certains sujets, que Madame la Chancelière allemande vient de révoquer, comme le climat où la Chine depuis l’accord de Paris a été un partenaire fiable, avançant dans notre direction et faisant sa part du chemin. Il y a des sujets sur lesquels nous sommes en concurrence : les sujets commerciaux, industriels. Et il y a des sujets sur lesquels il y a des différences profondes, une forme de rivalité stratégique, la question des valeurs. Et donc il nous faut composer avec ces trois types de réalité en ayant deux objectifs : préserver la souveraineté européenne dans nos choix technologiques, dans la préservation de justement nos valeurs vis-à-vis de nos citoyens et une volonté de paix et de stabilité pour éviter une montée des tensions entre les deux grandes puissances. C’est pour moi la grammaire de notre action dans les prochains mois, ensemble à l’égard de la Chine.

Madame la Chancelière, Monsieur le Président, bonjour. Sur la défense, un mot sur le SCAF. Vous avez dit que ce projet d’avion de combat sera finalisé dans les prochaines semaines. Après les discussions du jour, est-il garanti que les contrats seront signés et financés avant les élections de septembre en Allemagne ? Et puisqu’on parle de souveraineté aujourd’hui, Ursula VON DER LEYEN a affirmé hier qu’on a sous-estimé les difficultés de production des vaccins en Europe. Qu’est-ce qui a manqué à l’Europe pour mieux anticiper les problèmes d’approvisionnement ? Est-ce que les réunions de politiques industrielles ne sont pas arrivées un peu tard ? Merci.

Emmanuel MACRON : Sur le premier sujet, je ne voudrais pas en tout cas avoir créé une ambiguïté, on ne va pas finaliser le SCAF dans les prochaines semaines parce que là, on créerait trop d’attentes. Nous sommes en train d’avancer, c’est un projet extraordinairement complexe. On construit l’avion en fait qui n’est pas simplement un avion, c’est un système en fait extraordinairement intégré, un système de systèmes où, je dirais, beaucoup de choses qui sont à peine imaginables aujourd’hui seront en effet projetées. Il en est d’ailleurs de même pour le char de combat. Là, c’est véritablement la grille des grands accords et l’organisation si je puis dire industrielle de propriété intellectuelle qui est en cours de finalisation. Moi, j’ai bon espoir que les choses tiennent. Je laisserai Madame la Chancelière s’exprimer sur la relation aux échéances politiques en Allemagne, mais je crois que si nous arrivons à tenir l’agenda que nous nous sommes donnés aujourd’hui, d’ici à quelques semaines très proches, nous aurons levé les derniers points, et c’est tout à fait normal, qui demeuraient, et j’ai ensuite bon espoir que d’ici au printemps, on puisse arriver aux validations administratives et politiques qui sont attendues pour tenir le calendrier et nos ambitions. Sur ce qui est de la production des vaccins, d’abord, je pense que nous sommes au milieu de la bataille. Au milieu de la bataille, on doit se battre. Ensuite, l’Europe est l’endroit du monde où on a acheté le plus de vaccins, sécurisé le plus de doses et où l’on produit sur un même espace le plus de vaccins ensemble. Je pense qu’il faut rappeler ça et la Présidente VON DER LEYEN comme le commissaire BRETON ont raison de le rappeler ces derniers jours. Moi, je soutiens totalement l’approche européenne que nous avons eu parce qu’on ne doit pas vacciner un pays ou un autre, et que dirions-nous aujourd’hui si la France et l’Allemagne étions en compétition sur les vaccins, chacun ou à acheter, ou à produire ? Ce serait une scène de désordre. Ce serait contre-productif économiquement, mais surtout contre-productif sanitairement car nous ne sortirons de cette épidémie en européen quand nous aurons vacciné suffisamment de nos populations. Nous avons ensuite eu un portefeuille qui nous a conduits à acheter toutes les familles de vaccins. Nous n’avions pas anticipé, personne n’avait anticipé qu’il y aurait un succès si rapide, si sûr sur les vaccins à ARN messagers où, en effet, une bonne partie de la production se fait aux Etats-Unis, même s’il y a beaucoup de production en Europe et qu’on a pu accélérer les choses ces derniers temps. Et donc nous sommes confrontés, comme tous, à des contraintes aujourd’hui de production, que nous sommes en train de lever. Mars sera meilleur que février et à partir d’avril, les choses iront beaucoup mieux, et d’avril à juin, nous serons dans l’organisation d’une campagne vaccinale qui prendra tout son rythme. Maintenant, forts justement de cette expérience où on a une tension inédite, pour vous donner un chiffre, l’Union européenne a acheté 2,3 milliards de vaccins. Ce que nous devons préparer maintenant, ce sont les acquisitions et la production supplémentaires sur notre sol des vaccins qui viendront contre les variants, forts de ce que nous avons bien su faire et forts justement de l’accélération de l’histoire qu’on a eu à subir qui, ces dernières semaines, a mis en difficulté l’Europe. Mais voilà, je ne suis pas du genre à dire que nous aurions dû faire en quelque sorte les choses au niveau national, ou que tout a été mal fait. Ça n’est pas vrai. Je veux saluer l’engagement de la Présidente VON DER LEYEN, de ses services et des commissaires européens compétents sur ce sujet qui, en la matière, ont permis d’avancer. Je rappellerai quand même d’un mot que la santé n’est pas normalement une compétence communautaire et donc nous avons, en marchant, inventé une politique qui n’existait pas. C’est un formidable acquis de cette crise. Voilà. Je crois que la Chancelière comme moi-même, on souhaite toujours que les choses aillent plus vite, croyez-moi, on fera tout pour qu’elles aillent plus vite au maximum. Et je crois que ces dernières semaines, on a beaucoup accéléré les choses pour sécuriser les productions en Europe, sécuriser les achats, mener les audits, avoir de la production supplémentaire en demandant à tous les industriels sur nos sols qui ne produisaient pas les vaccins utiles de convertir leur site pour produire ces vaccins, et d’ores et déjà, ensemble, préparer la production des vaccins d’automne-hiver.

Angela MERKEL : De mon côté, je ne peux que soutenir ce que le Président a dit concernant le SCAF. Il s’agit de préparer les prochaines étapes, la préparation des paquets de travail, et nous avons une bonne occasion de finaliser l’étape en cours, mais c’est bien sûr un projet immense. Il s’agit de la construction d’un démonstrateur qui s’étalera jusqu’en 2025-2026, et ensuite d’autres étapes. Concernant la production de vaccins, je partage ce qu’a dit Emmanuel MACRON, la décision fondamentale d’avancer en tant qu’Union européenne pour passer les commandes a été la bonne. Nous pouvons également être fier du fait que, dans l’Union européenne, des contributions importantes ont été effectuées pour le développement des vaccins. Troisièmement, nous avons identifié que les capacités de production de l’Union européenne n’étaient pas aussi vastes que nous le pensions. Suffisamment de vaccins ont donc été commandés. Mais la question des citoyens est de savoir combien sont disponibles maintenant et non pas combien avez-vous commandé au total ? Et là, je peux dire que l’entreprise BioNTech, par exemple, dès l’été 2020, a lancé un site de production supplémentaire. En tout cas, c’est en projet. Nous avons tout fait du côté de la procédure d’autorisation en Allemagne pour le permettre et pour trouver des partenaires de coopération. Nous avons récemment eu une audition où les commissaires Breton et son collègue compétent en la matière ont participé pour pouvoir mettre en place rapidement ces lignes de production afin d’accroître notre indépendance. Cette question de la production indépendante est essentielle. Les Etats-Unis, eux, par exemple, n’exportent quasiment pas de vaccins parce qu’ils ont des décrets en ce sens. Nous sommes en train de soutenir le travail de la commission et de la Présidente VON DER LEYEN et nous contribuons aussi en tant qu’Etat membre de manière très forte pour mobiliser tous les potentiels afin d’accélérer la production de vaccins. Dernière remarque, la production d’un tel vaccin n’est pas quelque chose que l’on peut décider du jour au lendemain. Il s’agit de procédures technologiques extrêmement compliquées, avec parfois des processus biologiques très longs, notamment en parallèle aux vaccins vecteurs. Il y a la question de la pureté et de l’équipement des sites également qu’il faut garder à l’esprit. Et le fait que nous ayons réussi à le faire en quelques mois est une bonne nouvelle à mon sens. Mais néanmoins, bien sûr, beaucoup de nos concitoyens souhaiteraient avoir davantage de vaccins à disposition et c’est ce que nous allons faire.

Madame la Chancelière, Monsieur le Président, je souhaiterais reposer la question de Nord Stream 2. Vous avez essayé de minimiser les désaccords entre les deux gouvernements, mais est-ce que l’on ne peut pas dire que l’Europe est finalement assez divisée sur cette question ? Il y a eu des critiques de l’Est de l’Europe, également depuis Paris. Donc, Monsieur le Président, si vous le permettez, aujourd’hui, vous avez échangé avec Monsieur SÖDER également qu’avec l’un des successeurs potentiels, en tout cas, candidat à la chancellerie. Quel serait votre favori pour la succession de la Chancelière Angela MERKEL ?

Angela MERKEL : Je pense que ce qui concerne Nord Stream 2, nous avons eu un échange très ouvert. D’un côté, c’est un projet économique, mais avec des liens politiques, et cela joue un grand rôle dans le cadre transatlantique. Nous avons un outil stratégique très important, notamment le paquet marché intérieur dans le cadre duquel nous avons fait des adaptations qui nous donnent une certaine marge de manœuvre pour ne pas être dépendants de manière unilatérale pour le cas où la situation se compliquerait. Mais depuis la Guerre froide, du côté allemand, et d’ailleurs, il n’y a pas que des entreprises allemandes qui sont du projet. Il y a eu toujours des accords sur le gaz avec la Russie ou à l’époque avec l’Union soviétique. Ce qu’il faut arriver à faire, c’est avoir une politique énergétique indépendante de la part de l’Union européenne. Nous avons parlé du rôle des différents fournisseurs énergétiques. La France a davantage de nucléaire, donc le gaz joue un rôle moins important que pour l’Allemagne qui a lancé la sortie du charbon et qui mise, à terme, sur les énergies renouvelables mais qui aura besoin du gaz comme phase de transition. Et bien sûr que nous voulons échanger avec la nouvelle administration américaine sur cette question mais je ne pense pas qu’il faille parler de sanctions extraterritoriales. Pour moi, ce n’est pas la bonne voie et il me semble que ces différences ne sont pas aussi grandes qu’elles peuvent paraître, mais c’est un projet qui est débattu de manière controversée en Europe. En tout cas, les conditions cadres, je pense que nous pourrons les résoudre ensemble.

Emmanuel MACRON : Sur ce sujet, je me suis déjà exprimé tout à l’heure, je partage ce que vient de dire Madame la Chancelière. Je pense que notre priorité en Europe, c’est d’assurer la transition énergétique conformément à nos engagements de réduction des émissions de CO2 et à ce titre, le gaz fait partie des énergies de transition et de maximiser notre souveraineté et de réduire notre dépendance à difficulté que nous avons, il faut bien le constater, c’est que du gaz qui était aujourd’hui, par exemple, fourni depuis la Norvège est plutôt en phase d’attrition et donc il faut malgré tout que nous puissions continuer à avoir des industries qui fonctionnent et de l’énergie qui permettent ce fonctionnement. Nous avons une coordination étroite sur ce sujet avec Madame la Chancelière et donc je l’ai dit au-delà de tous les commentaires qu’on peut voir, moi, j’ai questionné ce sujet au début. Nous nous sommes coordonnés. Une décision a été prise et je suis en totale solidarité. Et donc, notre volonté, c’est de répondre au problème de la transition climatique et d’améliorer la souveraineté énergétique européenne et on doit travailler sur cet agenda à moyen-long terme. Ce projet est en train d’être finalisé et donc les éléments de réponse, les compléments qu’on peut y apporter sont ce que Madame la Chancelière vient de rappeler et j’y suis solidaire. Sur la deuxième question que vous m’avez posée, il est vrai que ce matin, j’ai eu une visioconférence avec Monsieur SÖDER après avoir reçu il y a quelques mois à Paris, Monsieur LASCHET. dans les deux cas, en complicité étroite, si je puis dire, avec Madame la Chancelière MERKEL. Quand il s’agit de politique française, je ne fais jamais de pronostic. Et je crois que j’ai toujours bien fait. Donc, je m’abstiendrai à faire en matière de politique allemande aussi. Ce que je sais, c’est que nous travaillons main dans la main avec Madame la Chancelière, avec beaucoup de confiance et d’amitié et que jusqu’à la dernière seconde, c’est avec cet esprit-là que je travaillerai avec elle.

Angela MERKEL : Merci à tous et le bonjour à Paris et à tous les journalistes qui sont réunis. Merci.

Emmanuel MACRON : À bientôt. Merci à vous"./.

Dernière modification : 08/02/2021

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