Bruno Le Maire : "L’Union européenne est une protection, pas un problème"

M. Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie et des Finances, a accordé un entretien au quotidien "Libération" le 4 mai 2020.

Le 28 avril, l’agence de notation Fitch, a dégradé de BBB+ à BBB- la note de la dette publique italienne – qui va passer de 135,2% du PIB à 155,7% en raison de la crise du coronavirus. Elle n’est plus qu’à un cran de la catégorie des investissements « pourris » (junk bonds). Est-ce l’annonce d’une nouvelle crise de la dette au sein de la zone euro ?

M. Bruno Le Maire : "Non. Les écarts de taux d’intérêt (« spread ») entre les grands Etats européens restent réduits grâce à l’action de la Banque centrale européenne (BCE) qui a su apporter une réponse forte : le 19 mars, elle a annoncé qu’elle allait racheter pour au moins mille milliards d’euros d’obligations publiques et privées, ce qui a ramené le calme sur les marchés et permis aux pays de la zone euro de continuer à se financer à bas coût pour soutenir massivement leurs économies. L’euro a donc été un bouclier efficace : sans lui, plusieurs Etats touchés de plein fouet par la crise du coronavirus seraient aujourd’hui en grande difficulté.

En dégradant la dette italienne, Fitch n’indique-t-elle pas qu’il est impératif de mutualiser la dette générée par les dépenses de reconstruction dues à la crise du coronavirus afin d’éviter que les Etats les plus faibles ne soient coulés par une dette insupportable ?

M. Bruno Le Maire : Avant d’apporter des réponses, nous devons identifier les risques qui pèsent sur l’Union et sur l’euro. Le premier risque, c’est qu’au lendemain de la crise, les Etats qui en ont la capacité budgétaire, comme l’Allemagne, redémarrent très vite, et que d’autres redémarrent plus lentement, comme l’Italie ou l’Espagne. La zone euro ne survivrait pas à des divergences économiques croissantes. Nous devons au contraire aller vers davantage de convergence économique et de solidarité financière. Le second risque est que les Etats européens, faute de moyens budgétaires, sacrifient des investissements dans les très hautes technologies qui pourtant assureront la souveraineté européenne au XXIe siècle. Enfin, le troisième risque est que certaines nations se sentent délaissées par l’Europe, ce qui ouvrira un boulevard aux mouvements populistes. Pour parer à ces trois risques, nous avons proposé la création d’un « fonds de relance » abondé par de la dette commune. Ce fonds devrait avoir une ampleur suffisante, de l’ordre de 1 000 à 1 500 milliards d’euros. Nous ne proposons pas de mutualiser les dépenses du passé, mais de financer en commun les investissements du futur : la modernisation des systèmes de soins, le soutien aux secteurs industriels les plus touchés par la crise (tourisme, automobile et aéronautique) et le financement des technologies de rupture et des technologies vertes, comme l’hydrogène, le stockage de l’énergie ou l’intelligence artificielle. Le financement commun de ce fonds constituerait un geste fort de solidarité politique entre les Etats, le signal que personne ne sera laissé en arrière et que nous portons une ambition commune pour l’Europe.

La dette commune implique donc que chacun remboursera en fonction de sa richesse et non de ce qu’il a reçu ?

M. Bruno Le Maire : Mais c’est bien cela, la solidarité et la justice ! Chacun aura les moyens d’investir, sous le contrôle de la Commission européenne, en fonction des coûts engendrés par la crise. Les remboursements seront étalés sur une très longue période, entre dix et trente ans, afin de ne pas peser sur les finances publiques des Etats ou grever le budget européen.

L’Espagne a proposé de créer une dette perpétuelle…

M. Bruno Le Maire : Il faut étudier toutes les idées. Et privilégier celles qui nous permettent de parvenir rapidement à un consensus. Le financement de la relance est un impératif absolu.

Lors du sommet du 23 avril, qui a acté le principe de la création de ce fonds de reconstruction, l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande ou encore les Pays-Bas ont refusé explicitement toute mutualisation de la dette…

M. Bruno Le Maire : Les esprits évoluent. Ce serait tout de même surprenant que les Etats se financent par la dette, mais que l’Union refuse de le faire. Pourquoi ce qui est bon pour les premiers serait mauvais pour la seconde ? Refuser tout partage du fardeau serait absurde économiquement et incompréhensible politiquement. Par ailleurs, aucune alternative crédible ne permet de financer à un coût moindre la totalité de ce fonds de relance. Avec des taux bas, la dette est un instrument peu coûteux, immédiatement disponible et efficace pour étaler la dépense dans le temps. Enfin, je veux rassurer ceux qui sont opposés à la dette commune pour des raisons juridiques : elle existe déjà via la Banque européenne d’investissement (BEI), le Mécanisme européen de stabilité (MES) et même le budget européen : inutile par conséquent de modifier les traités européens pour lever de la dette commune. Maintenant, attendons les propositions que la Commission européenne a été chargée par les chefs d’Etat et de gouvernement de nous faire.

L’Allemagne reste toujours aussi réticente à se montrer solidaire avec les pays d’Europe du Sud…

M. Bruno Le Maire : Pas de caricatures ! Les choses bougent. Depuis plusieurs semaines, l’Allemagne a su changer de doctrine pour répondre à la crise. Elle a ainsi renoncé à sa règle d’équilibre budgétaire pour dépenser massivement, ce qui est une excellente chose pour ses principaux partenaires commerciaux. De même, nous avons été capables de bâtir un consensus pour mobiliser le MES, augmenter la capacité de prêts de la BEI à nos PME ou encore créer le fonds Sure de financement commun du chômage partiel qui sera alimenté par de la dette levée par la Commission. Maintenant, nous continuons de travailler pour parvenir à un compromis avec l’Allemagne sur le mécanisme de financement du fonds de relance.

Berlin comprend-il vraiment qu’un refus de toute solidarité financière risque de précipiter un pays comme l’Italie dans les bras des populistes et donc menace l’existence même de l’euro et de l’Union ?

M. Bruno Le Maire : Tous les Etats ont conscience de la gravité du moment. Soyons lucides : aucune nation n’a le monopole du populisme. Il est un danger partout en Europe. Face à ce risque, je ne vois de sortie que par le haut, par la capacité à trouver des compromis qui nous permettent de montrer aux peuples européens qui sont inquiets, parfois en colère, parfois désespérés, que l’Union est une solution et pas un problème. Depuis le début de cette crise, l’Allemagne a été un partenaire fiable et certainement pas le plus dur. Où en serions-nous sans l’impulsion de Berlin et de Paris ?

Si les Vingt-Sept ne parviennent pas à se mettre d’accord sur une mutualisation des dettes, êtes-vous prêts à lancer des émissions avec les pays du Sud ?

M. Bruno Le Maire : Que ce soit difficile, nous le savons. Que ce soit nécessaire, nous le savons aussi. Nous voulons bâtir un accord avec notre partenaire allemand. Je n’imagine donc pas que nous ne trouvions pas un accord à Vingt-Sept sur un sujet aussi stratégique. Mais émettre de la dette à quelques-uns ne serait pas à la hauteur des enjeux. Cela n’apporterait pas de réponse au besoin d’investissement et de solidarité pour toute l’Union. Par ailleurs, ma responsabilité en tant que ministre français, c’est de garantir que nous puissions lever de la dette le plus facilement possible au meilleur taux possible. Je ne suis pas certain que cette mutualisation partielle soit la meilleure option pour nous.

Faudrait-il que la Commission propose de nouvelles ressources propres alimentant directement le budget communautaire afin que son financement dépende moins des contributions des Etats ?

M. Bruno Le Maire : En tout cas, ce serait cohérent. Le président de la République le propose depuis plusieurs mois. Chacun doit mesurer que nous sommes face à une crise économique qui dépasse tout ce que nous avons connu dans notre histoire récente. Elle est violente et nous mettrons des années à nous en relever. Cela doit nous amener à être extraordinairement audacieux et imaginatifs pour en sortir plus forts. Nous avons su apporter un soutien financier immédiat et massif à nos économies. Maintenant, il faut aller encore plus loin pour préparer la relance en mutualisant la dette. Par ailleurs, l’Union a été capable de réviser en quelques jours ses dogmes fondamentaux. Par exemple, des aides publiques interdites en Europe ont été autorisées pour permettre aux Etats de soutenir des entreprises stratégiques dans cette crise. Sur cette base, nous devons aller plus loin pour protéger nos intérêts économiques vitaux. N’ayons plus peur de ce mot de « protection ». Protection pour renforcer la surveillance des investissements étrangers, comme nous l’avons fait en France, en Italie, en Espagne ou en Allemagne. Protection en instaurant une taxe carbone aux frontières de l’Union pour rétablir une équité commerciale avec nos partenaires et mieux protéger notre environnement. Protection en taxant les géants du numérique et en mettant en place une imposition minimale pour les grandes multinationales.

La crise n’a-t-elle pas révélé les défauts de construction de l’Union ?

M. Bruno Le Maire : Toute crise révèle des failles. Toute crise est donc une opportunité. Nous avons vu, par exemple, les limites du vote à l’unanimité dans le domaine fiscal. L’extension du vote à la majorité qualifiée au sein du Conseil des ministres des Finances est par conséquent une nécessité absolue. Chacun a vu que les géants du numérique allaient être les principaux bénéficiaires de cette crise et donc jamais leur taxation n’a été plus nécessaire. Même chose pour la taxation minimale des multinationales, au moment où les PME et petits commerçants sont les plus durement touchés, afin d’éviter qu’elles fassent de l’optimisation fiscale sur nos territoires. Nous sommes totalement mobilisés sur ce sujet avec mon homologue allemand, Olaf Scholz. Nous ne pouvons continuer comme si rien n’avait changé : nous entrons dans un monde où les rapports économiques de force vont devenir de plus en plus brutaux. L’Europe doit afficher sa force et se donner les moyens institutionnels de réagir rapidement.

L’urgence de la relance de l’économie ne va-t-elle pas conduire à sacrifier le « Pacte vert » proposé par la Commission européenne ?

M. Bruno Le Maire : Ce serait une erreur historique. Céder aux sirènes de la précipitation et reconstruire notre économie sur la base des fondamentaux du XXe siècle nous ferait revenir des décennies en arrière. L’Europe ne doit pas regarder dans le rétroviseur. Elle doit dégager les moyens financiers nécessaires pour financer la transition écologique. Si l’Europe devait prendre une autre voie, elle deviendrait quantité négligeable. Nous devons au contraire nous affirmer comme un continent souverain et comme le premier continent décarboné de la planète. Nous devons développer un modèle économique respectueux des écosystèmes. Mais il n’y aura de Pacte vert qu’avec des investissements massifs financés par de la dette commune et avec la mise en place rapide d’une taxe carbone aux frontières. Tout se tient.

La France va connaître une récession sans doute supérieure à -10% du PIB, sans précédent hors période de guerre. Sera-t-elle capable de rebondir ?

M. Bruno Le Maire : Oui, la France saura rebondir. Il est vrai que les chiffres sont vertigineux. Nous connaissons un choc extrêmement violent, mais nous avons su prendre les mesures fortes et efficaces pour limiter au maximum les faillites et les licenciements. Il y en aura, nous le savons, mieux vaut être lucide et regarder cette réalité en face. Mais nous rebondirons. Et d’autant mieux si nous parvenons à nous fixer un objectif commun, celui de devenir la première économie décarbonée en Europe. Cela passera par le soutien des technologies de pointe, par un renouvellement de notre tissu industriel, par la digitalisation et la robotisation des PME, par une formation adaptée des travailleurs. Nous devons avancer en coordination étroite avec nos partenaires européens en nous appuyant sur des moyens communautaires. Avec cela, nous pourrons rebondir rapidement et retrouver une économie plus durable et tout aussi productive. De cette crise peut sortir un nouveau modèle économique français et une nouvelle Europe"./.

Dernière modification : 05/05/2020

Haut de page