Amélie de Montchalin : "Agir à 27 nous permet d’être plus efficaces"

Amélie de Montchalin, la secrétaire d’Etat française aux Affaires européennes et Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement ont répondu aux correspondants à Paris des journaux européens de l’alliance LENA.

JPEG

Entretien de Mmes Amélie de Montchalin et Sibeth Ndiaye (9 avril 2020)

Quelle leçon générale tirez-vous de cette première phase de l’épidémie ?

Sibeth Ndiaye : "Nous sommes confrontés à une situation totalement exceptionnelle dont personne ne pouvait prévoir l’ampleur. Chaque pays a dû s’adapter en temps réel à la progression des connaissances scientifiques. Il a fallu sans cesse adapter la réponse sanitaire, mais aussi économique et sociale. Cette situation exceptionnelle frappe tous les pays avec des décalages dans le temps liés à la progression de l’épidémie. Ces décalages permettent d’apprendre pour chacun de nous de ce que nos voisins ont eu à vivre. Nous abordons cela avec beaucoup d’humilité.

Amélie de Montchalin : Si on repense à ce qu’était l’Europe, le monde et notre discussion collective il y a à peine un mois, ce qu’on a fait depuis aurait pu paraître inimaginable. Il faut retenir de cette première phase notre capacité incroyable d’adaptation, de sens collectif, dans chacun de nos pays et au niveau européen.

Malgré tout, il n’y a pas eu suffisamment de coordination ?

Amélie de Montchalin : La France a multiplié les efforts pour qu’on ait cette coordination. Que ce soit sur les enjeux économiques (ce qu’a fait la BCE, la BEI, la suspension du pacte de stabilité, l’allégement des règles en matière d’aide d’Etat, la simplification des fonds structurels, etc.), sur les questions des frontières, des flux de marchandises, de la circulation des personnes, des frontaliers, que ce soit sur les enjeux de matériel médical : sur tout cela, on a montré que la solidarité n’était pas un vain mot. On a fait d’énormes progrès en un temps très court. Nous avons beaucoup insisté pour qu’on coordonne nos stratégies, en particulier sur le confinement. Nous avons eu notamment un échange assez intense avec le Royaume-Uni pour que les choses puissent converger. Nous sommes lucides sur le fait que le virus ne s’est pas propagé de manière uniforme. Il est normal que les réponses soient différenciées. Mais nous devons apporter une réponse coordonnée. Ce sera vrai aussi pour le déconfinement. Et particulièrement dans les zones frontalières.

Pour des commandes de masques passées en Chine, on a appris que des intermédiaires américains arrivaient avec du cash. L’Europe unie réussit à faire des achats groupés malgré cette concurrence d’autres pays ?

Sibeth Ndiaye : Le fait que l’on puisse se doter rapidement d’une coordination européenne sur l’achat est un plus indéniable dans la capacité à allouer en fonction des besoins. Ce qu’il faut avoir en tête, c’est que nous sommes dans une situation inédite. Dans un moment de tension et de crise, la solidarité est plus importante que la concurrence effrénée.

La mutualisation et l’harmonisation visent aussi les tests de dépistage ?

Amélie de Montchalin : Oui, une mutualisation est déjà à l’œuvre dans la recherche pour les tests de sérologie. On a des protocoles, mais on a n’a pas encore réussi à passer à l’échelle. Tous les centres de recherche et développement en Europe travaillent donc ensemble sur ce défi commun. C’est le cas aussi pour les vaccins. Sur les PCR, il y a l’enjeu des réactifs. Il faut s’assurer qu’on peut disposer des réactifs nécessaires pour une allocation stratégique des ressources plutôt que de se faire la concurrence.

Cette crise est un dernier test pour l’UE. Mais la question des coronabonds crée à nouveau un clivage entre le Nord et le Sud. En Allemagne, le gouvernement dit qu’ils ne sont pas nécessaires. Que le MES suffit. Peut-il y avoir un compromis ?

Amélie de Montchalin : Je ne me pose pas la question de la crise existentielle de l’Europe. La question que je me pose est celle de l’utilité. Est-ce que le fait d’agir à 27 nous permet d’être meilleurs que tout seul ? C’est ça, la question. Et la réponse est oui. Que ce soit pour les vaccins, pour la chaîne d’approvisionnement alimentaire. Travailler ensemble, c’est un gage d’utilité. Les populistes, les anti-Européens gagneront si, à la fin, on leur montre qu’on n’a pas été capable d’être utile ensemble. Il faut voir dans quels domaines on peut être utile ensemble. Ça ne sert à rien d’imaginer que la Commission va gérer les hôpitaux européens depuis Bruxelles. Là-dessus, elle ne serait pas efficace.

Pour le reste, avant de trancher le débat sur l’opportunité d’un fonds européen, sur la question de savoir s’il faut un outil national ou communautaire, qui fasse de la dette ou en ressources propres, la première chose est pour moi de se dire qu’on ne sortira de la crise qu’ensemble et donc avec une relance coordonnée. Nous avons l’idée – le ministre des Finances Bruno le Maire le dit lui-même – qu’il faudra un fond de relance, ou d’investissement, ou de reprise – on peut l’appeler comme on veut. Et il devra être piloté de manière coordonnée au niveau européen, sinon cela ne marchera pas.

L’Allemagne et d’autres pays du nord de l’Europe partagent-ils cette vision sur la nécessité d’une réaction centralisée ?

Amélie de Montchalin : La chancelière Merkel l’a dit : l’Allemagne ne sera pas forte si l’Europe est faible. En quelques mots, ça suffit à faire comprendre que le constat est partagé : aucun pays ne sortira tout seul de ce qui est le plus grand choc depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Sur la sortie du confinement, l’Autriche annonce déjà des mesures. Cela doit-il se faire de manière coordonnée ?

Sibeth Ndiaye : La vague épidémique ne touche pas tous les pays de la même manière, ni en intensité ni en temporalité. Pour ce qui est de la France, il est trop tôt pour parler de déconfinement, puisque nous n’avons pas encore atteint le pic épidémique, ni même le plateau du nombre de cas nouveaux. Certes, il devra y avoir une coordination, peut-être au niveau européen, des lignes directrices sur les éléments à prendre en compte, mais vu le décalage des vagues épidémiques selon les pays, on ne fait pas face à la même situation au même instant. De la coordination, oui, ne serait-ce que sur les questions de frontière de l’espace Schengen ou les échanges transfrontaliers. Mais comme nous ne sommes pas tous entrés au même moment dans la vague épidémique, nécessairement, nous n’en sortirons pas tous au même moment.

Mais sur les stratégies de fond, faut-il une coordination, par exemple sur un déconfinement par régions, par classes d’âge, etc. ?

Amélie de Montchalin : C’est tout le débat en cours actuellement entre ministres de la Santé et avec la Commission. Vous êtes là au cœur des questions que nous sommes en train de nous poser, mais aujourd’hui, nous avons encore besoin d’y travailler.

Sibeth Ndiaye : C’est vrai, et nous en sommes conscients, que pour tous nos concitoyens, en France comme ailleurs, il y a une aspiration à sortir du confinement, car c’est un véritable choc traumatique pour l’ensemble des citoyens européens. Mais nous manquons encore de données – en tout cas pour la France – pour dire ce que sera la stratégie de déconfinement, par exemple sur le taux d’immunité de la population, ou sur l’efficacité d’un traitement éventuel. Beaucoup de données nous manquent. Nous travaillons sur différents modèles. Ce qui est certain, c’est que nous faisons aussi en sorte de travailler avec nos partenaires européens sur ces questions.

Y a-t-il des domaines où vous auriez souhaité plus de compétences européennes en matière sanitaire ?

Amélie de Montchalin : Je vous donne un exemple, qui montre aussi la faculté d’adaptation de l’Union européenne. Prenez le mécanisme européen de protection civile. C’est une idée que le président de la République avait mise dans son discours de la Sorbonne, qui s’est ensuite structurée. L’été dernier, on l’a centrée sur la question des feux de forêts, pour que les Etats ne soient pas obligés de tous s’équiper d’hélicoptères d’intervention ou de moyens en surnombre, mais qu’on puisse les mettre à disposition des endroits les plus touchés. Or, depuis le début de la crise du coronavirus, ce mécanisme européen de protection nous est extrêmement utile : il nous a permis de rapatrier très rapidement tous les Européens qui étaient à Wuhan et souhaitaient rentrer ; il nous a permis d’affréter des dizaines de vols de rapatriement pour des Européens qui étaient éparpillés dans le monde ; il nous a permis d’assurer les coûts de transfert de patients qui passent d’un pays à l’autre… Ce mécanisme n’existait pas sous une forme aussi efficace il y a seulement deux ans, et c’est un exemple de ce qui peut se créer de très utile. Je pense qu’en termes de veille sanitaire, de partage des protocoles médicaux, de recherche médicale, il y a toute une série de sujets où on pourra faire évoluer les textes, non pas aujourd’hui mais dans le futur. C’est toujours la question : est-ce plus efficace à 27 ? Si oui, alors il faut le faire. On avait réfléchi à lancer une conférence sur l’avenir de l’Europe avec les citoyens dans les prochains mois ; évidemment, l’expérience traumatique qu’on vit aujourd’hui va leur faire attendre au niveau européen des choses différentes de ce qu’ils auraient dit il y a encore six mois…"./.

Dernière modification : 09/04/2020

Haut de page