Entretien de Mme Colonna avec le quotidien grec "Kathimerini" - 14 mai 2006

Entretien de Mme Catherine Colonna, ministre déléguée aux Affaires européennes, avec le quotidien grec "Kathimerini".

(Paris, 14 mai 2006)

Q - L’intégration politique de l’Union européenne est en suspens après le "non" des Français au traité constitutionnel. Est-ce qu’il y a des idées concrètes, de la part de la diplomatie française, pour surmonter la crise institutionnelle de l’Union ?

R - Il faut récuser d’emblée une fausse idée : l’Europe n’est pas en panne. Elle fonctionne et elle continue d’avancer : l’accord sur le budget pour la période 2007/2013, la définition d’une politique européenne de l’énergie, les décisions prises en mars dernier sur la recherche et l’innovation en sont autant d’exemples. Il y a cependant chez les citoyens une interrogation sur le sens du projet européen. L’Union européenne doit y répondre : c’est tout le sens de l’Europe des projets pour laquelle nous plaidons, plus efficace et plus concrète sur les grandes actions prioritaires.

S’agissant du traité constitutionnel, le Conseil européen de juin fera une première évaluation de la période de réflexion. Le fonctionnement institutionnel de l’Union européenne doit être amélioré. La France a présenté des propositions à ses partenaires à la fin du mois d’avril, consistant à rechercher des améliorations dans le cadre des traités existants, comme une première étape et sans préjudice de l’avenir du traité constitutionnel puisqu’il nous faudra des institutions rénovées. Mais déjà des améliorations sont possibles dans les domaines de la sécurité ou de la politique extérieure par exemple. Au Conseil européen, en tout cas, de prendre des décisions ou de fixer des orientations pour organiser le travail durant les mois suivants.

Q - Le rejet du traité par une majorité surprenante des citoyens français a été largement interprété comme un message politique fort et clair contre les politiques néo-libérales. Qu’est-ce que cela signifie pour l’harmonisation sociale de l’Union ?

R - Les résultats du référendum français du 29 mai ont notamment témoigné d’une attente des Français à l’égard de la dimension sociale de l’Europe. Les Français et probablement de nombreux Européens ont, en effet, le sentiment que l’Europe ne les protège pas suffisamment contre certains effets négatifs de la mondialisation. Nos économies doivent être compétitives et créer de l’emploi tout en respectant la solidarité, entre Européens et entre Etats membres. Cet esprit de solidarité a prévalu à la conclusion en décembre de l’accord sur le budget 2007-2013, qui permettra notamment de contribuer au rattrapage économique de certains Etats membres et au développement harmonieux de nos régions. C’est cette ambition qui guide également la France dans le dossier de la directive "services", par exemple. Tous nos pays bénéficieront de l’approfondissement du marché des services en Europe. Mais ce grand marché des services ne saurait être réalisé au détriment des garanties nécessaires à la protection des droits des travailleurs et des consommateurs ainsi qu’à la préservation du rôle essentiel des services publics.

Q - Comment jugez-vous le progrès des réformes nécessaires pour l’entrée de la Turquie en Europe et le comportement du gouvernement Erdogan, notamment en ce qui concerne la question chypriote et la question kurde ?

R - La Turquie a déjà engagé des réformes importantes et les poursuivra dans le cadre des négociations notamment en matière de Droits de l’Homme, de liberté d’expression, d’égalité hommes-femmes ou de droits culturels. S’agissant de la question kurde et de la reprise de la violence dans le sud-est de la Turquie, nous déplorons les victimes et nous condamnons à nouveau toute forme de terrorisme. Au-delà, nous appelons à la recherche d’une solution politique et pacifique. Des progrès ont été réalisés, comme l’autorisation de programmes en langue kurde, mais nous espérons que le plan d’action pour le sud-est, annoncé par le Premier ministre turc, qui a reconnu l’existence d’une question kurde, pourra être présenté rapidement.

Sur la question chypriote, l’ouverture des négociations a été rendue possible, du fait de la signature par la Turquie de l’extension du protocole à l’Accord d’Ankara à tous les nouveaux Etats membres, dont la République de Chypre. Cependant, la déclaration unilatérale turque précisant que cette signature ne valait pas reconnaissance de la République de Chypre a amené l’Union européenne, et nos deux pays y ont travaillé activement, à réaffirmer la nécessité pour les autorités turques d’appliquer pleinement le protocole à l’accord d’Ankara, notamment à travers l’ouverture des ports et des aéroports, et à progresser aussi rapidement que possible sur la voie de la normalisation de ses relations avec la République de Chypre car la reconnaissance de tous les Etats membres de l’Union est une composante essentielle du processus d’adhésion. Nous espérons que la Turquie comprendra l’intérêt de faire des pas en ce sens en vue du rendez-vous de fin 2006. Nous soutenons par ailleurs un règlement d’ensemble de la question chypriote dans le cadre des Nations unies.

Q - L’indépendance du Kosovo, est-elle une décision prise mais pas encore annoncée par l’Union européenne et les Etats-Unis ? Pourrait-elle provoquer des réactions ultra-nationalistes en Serbie et alimenter la vision d’une "Grande Albanie” au détriment de la stabilité aux Balkans occidentaux ?

R - Aucune décision n’a été prise par l’Union européenne et les Etats-Unis sur une éventuelle indépendance du Kosovo. Des négociations sur son futur statut sont engagées entre Belgrade et Pristina sous l’autorité de M. Martti Ahtisaari, envoyé spécial des Nations unies. La France souhaite que Belgrade et Pristina travaillent avec M. Ahtisaari afin de trouver des solutions réalistes aux nombreuses difficultés qui doivent être traitées. Il s’agit notamment de la liberté de circulation, de l’établissement de liens transparents et constructifs entre les communautés locales en Serbie et au Kosovo, de mécanismes pour déterminer le sort des personnes disparues, et d’autres mesures pour la protection des communautés et des sites religieux. La France, comme ses partenaires de l’Union européenne, soutient les principes définis par le Groupe de contact en novembre 2005 selon lesquels il ne devra y avoir ni retour à la situation d’avant 1999, ni partition, ni union du Kosovo avec quelque pays ou partie de pays que ce soit.

Q - La division profonde de l’Union avant la guerre en Irak et l’unanimité transatlantique face à l’Iran semblent aboutir à la même conclusion : que l’Europe est condamnée, soit à être subordonnée aux Etats-Unis, soit à être réduite à néant, en tant que puissance politique. Qu’en pensez-vous ?

R - Que cette présentation n’est pas exacte ! Lorsque les Européens sont unis et déterminés, ils agissent comme un acteur important sur la scène internationale. A l’inverse, quand ils agissent en ordre dispersé, les Etats européens s’interdisent d’influer sur le cours des événements. Mais la crise irakienne a ensuite conduit les responsables européens à renforcer leurs efforts pour doter l’Europe des capacités nécessaires à la construction d’une véritable politique étrangère commune. De leur côté, les Etats-Unis savent qu’ils ne sont pas en mesure de faire face, seuls, aux problèmes complexes de notre temps. La vérité est qu’aujourd’hui aucun des grands défis auxquels les deux rives de l’Atlantique sont confrontées ne peut être relevé sans l’appui et l’implication de l’autre. Notre objectif est donc de bâtir ensemble un partenariat efficace et équilibré, dans lequel l’Union européenne parle d’une seule voix et apporte sa "valeur ajoutée". Il est aussi dans l’intérêt des Etats-Unis de travailler en complémentarité avec elle. C’est dans cet esprit que nous travaillons ensemble, Européens et Américains, notamment à la lutte contre le terrorisme et la prolifération, et au traitement de plusieurs crises régionales.

Q - Comment voyez-vous la perspective d’une alliance stratégique avec la Russie au niveau de l’énergie ? L’Union, doit-elle aborder cette question avec des critères nettement économiques, ou plutôt politiques ?

R - L’Union européenne et la Russie ont depuis octobre 2000 un dialogue sur les questions d’énergie qui s’inscrit aujourd’hui dans le cadre de "l’espace économique commun" agréé lors du sommet UE-Russie du 10 mai 2005. Des groupes de travail se réunissent régulièrement, par exemple sur les domaines des investissements et des infrastructures. Un Conseil des ministres de l’Energie s’est réuni pour la première fois en marge du dernier sommet UE-Russie qui s’est tenu à Londres en octobre 2005.

Dans le contexte de la crise russo-ukrainienne du début de l’année, le Conseil européen a posé les bases d’une politique européenne de l’énergie, avec comme premier axe la sécurité des approvisionnements. Les conclusions du Conseil européen de mars 2006 insistent sur l’importance du volet extérieur de cette politique. Les chefs d’Etat ou de gouvernement ont demandé à la Commission et au Haut Représentant, Javier Solana, d’élaborer, en vue du Conseil européen de juin, une stratégie européenne sur les relations énergétiques extérieures de l’Union européenne.

Les récentes déclarations du président Poutine, qui a affirmé que la Russie pouvait jouer un rôle positif dans la création d’une stratégie européenne unifiée et entendait respecter ses obligations vis-à-vis de ses partenaires traditionnels, sont encourageantes dans la perspective du prochain sommet UE-Russie (25 mai) où les questions énergétiques doivent être abordées./.

Dernière modification : 19/07/2006

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