Discours de M. Donnedieu de Vabres devant les membres du Parlement européen des jeunes - 23 mars 2006

Discours de M. Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture et de la Communication, devant les membres du Parlement européen des jeunes, Paris, 23 mars 2006.

Monsieur le Commissaire, Cher Jan, Mesdames et Messieurs les Membres du Parlement européen des Jeunes,

Je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui, en compagnie de mon ami Jan Figel, au ministère de la Culture et de la Communication. C’est ici et à la Comédie française, que les Rencontres pour l’Europe de la culture ont réuni, les 2 et 3 mai dernier, des artistes, des créateurs, des intellectuels, des responsables culturels et politiques des 25 pays de l’Union. Ces rencontres et celles de Budapest qui les ont suivies ont posé des jalons pour l’Europe de demain, pour cette Europe qu’il vous appartiendra à votre tour de faire vivre, vous qui incarnez son avenir et ses espoirs, mais aussi sa magnifique diversité, puisque vous venez de tous les pays de la grande Europe !

La culture doit figurer au cœur d’un projet politique ambitieux pour l’Europe.

D’abord parce que la réalité de l’Europe a été culturelle bien avant d’être économique ou politique. Au fil des siècles, les peuples de l’Europe ont forgé une culture, une identité et des valeurs communes.

Dans une Europe politique qui s’est enfin unifiée, qui s’étend à tout le continent et regroupe aujourd’hui 25 Etats, ce sont d’abord ces valeurs qui rassemblent les Européens que nous sommes.

Ce sont ces valeurs qui feront en sorte que l’Europe "parle d’une seule et même voix, mais dans toutes ses langues, de toutes ses âmes", pour reprendre la magnifique formule de Fernando Pessoa.

La paix, la démocratie et la prospérité sont certainement au premier rang de ces valeurs. C’est cette aspiration à la liberté qui fait en ce moment même brandir la bannière de l’Europe aux manifestants de Minsk comme hier à ceux de Kiev !

Oui, ce qui nous rassemble, ce qui nous distingue, sur notre continent, ce n’est pas seulement la géographie mais une ambition culturelle que je résumerais en deux mots : diversité et altérité.

La diversité est à mes yeux la valeur suprême de l’Europe. Je ne résiste pas à la tentation de vous lire cette phrase de Milan Kundera, dans Le Rideau, qui exprime l’essentiel à mes yeux : "à l’époque où le monde russe a voulu remodeler mon petit pays à son image, j’ai formulé mon idéal de l’Europe ainsi : le maximum de diversité dans le minimum d’espace."

L’autre mot clef de la culture européenne, c’est l’altérité, c’est-à-dire à la fois la curiosité et l’ouverture, l’aspiration à l’universalité et la reconnaissance de l’individu, de la personne. La culture européenne, c’est celle qui dit "je", le "je" créateur comme le "je" démocratique, celle qui fait exister l’individu face au groupe et une nation face au monde, comme celle qui porte l’individu à s’adresser au monde et à vouloir le découvrir.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

La culture occupe une place très limitée dans le traité de l’Union européenne, depuis 1991 seulement, et elle a fait l’objet de réflexions très riches depuis plusieurs décennies au sein du Conseil de l’Europe qui joue un rôle essentiel de laboratoire d’idées. Cette place limitée est normale. Elle est la contrepartie de la subsidiarité : aux Etats et aux régions de faire vivre leur culture et gardons-nous de la norme communautaire dans ce domaine !

Nous venons tous ensemble, les Européens, de remporter une grande bataille avec l’adoption à une très large majorité de la convention sur la diversité culturelle à l’UNESCO, le 20 octobre dernier.

Ce texte répond à une attente des Etats et des peuples dans le contexte de la mondialisation ; il répond à la question des identités culturelles qui est à l’évidence une question fondamentale pour les Européens. En affirmant que les œuvres d’art et de l’esprit ne sont pas des marchandises comme les autres, que les Etats sont fondés à soutenir des politiques culturelles, et en régissant de façon positive les rapports entre commerce international et culture, cette convention fait entrer dans le droit international les fondements sur lesquels nous pouvons à présent développer une véritable stratégie européenne au service de la culture. Je tiens ici à saluer l’unité exemplaire des Européens dans l’action et l’efficacité de la Commission européenne conduite dans cette affaire par M. Jan Figel.

Le risque d’uniformisation de la culture n’est pas un mythe. Voici quelques chiffres assez révélateurs :

- 85 % des places de salle de cinéma vendues dans le monde concernent des films produits à Hollywood ;

- 50% des fictions diffusées à la télévision en Europe sont d’origine américaine, cette proportion atteignant même 67% dans un pays comme l’Italie ;

- 70% des enregistrements légaux de musique vendus dans le monde sont produits par deux grands groupes ;

- 9 des 10 écrivains les plus traduits dans le monde sont des écrivains de langue anglaise.

Je suis heureux de vous annoncer que le gouvernement auquel j’appartiens a décidé hier de faire ratifier la Convention par le Parlement français avant le Conseil des ministres de la culture du 18 mai, à Bruxelles.

Cette convention a des effets très concrets. Ainsi, le collège des commissaires, dont vous faites partie, cher Jan Figel, a décidé hier de valider le système des aides d’Etat françaises au cinéma. C’est la première fois que le périmètre complet des aides est soumis à la commission européenne pour validation, et qu’il est validé ! Je sais, pour avoir négocié avec la Commissaire chargée de la Concurrence, Nelly Kroes, que la Commission européenne a pris sa décision à la lumière de ce nouveau texte auquel elle a elle-même contribué.

Que faire aujourd’hui ?

Nous avons deux grands projets culturels : la bibliothèque numérique européenne et le classement du patrimoine européen.

Six chefs d’Etat et de gouvernement, dont le président de la République française, ont proposé au président de la Commission européenne que les Européens unissent leurs efforts afin de créer une bibliothèque numérique européenne, c’est-à-dire un instrument et des données communes pour accéder par l’Internet aux fonds des plus grandes bibliothèques d’Europe. C’est une idée simple : on numérise mieux Cervantès quand on est Espagnol, Jane Austen quand on est Britannique ou Bertolt Brecht quand on est Allemand et c’est aux Européens de le faire ensemble, dans leur diversité. C’est un enjeu essentiel pour que l’Europe occupe toute sa place dans la future géographie de la connaissance.

Autre chantier fondamental dans le monde d’aujourd’hui : la mise en valeur et la prise de conscience du patrimoine historique européen. Parce que les Européens vivront d’autant mieux ensemble qu’ils auront pris conscience que les sites, les monuments, les quartiers de leurs villes qui font leur fierté nationale ont aussi des racines européennes.

A cette fin, avec plusieurs de mes collègues, je propose de créer un classement du patrimoine européen sur le modèle du patrimoine mondial de l’humanité, classé par l’UNESCO. Je suis convaincu que cette inscription au "Patrimoine de l’Europe" renforcera le sentiment d’appartenance des citoyens à l’Europe en créant une compétition amicale et contribuera à promouvoir l’attractivité touristique des sites et monuments ainsi classés.

D’autres projets européens sont sur la table. Ils sont issus des ateliers qui ont préparé les rencontres pour l’Europe de la culture : dans le domaine du cinéma, je propose le lancement de "semaines du cinéma européen", notamment dans les salles membres d’Europa Cinéma ; dans le domaine du livre, je suggère de nous inspirer justement de ce réseau, pour mettre en place un réseau de librairies européennes ; dans le domaine des arts plastiques, nous pourrions imaginer un système d’inter-prêts de longue durée entre les lieux de diffusion et de promotion de la création visuelle contemporaine ; dans le domaine des arts de la scène, nous pourrions ensemble créer un fonds de sous-titrage des œuvres théâtrales et musicales, pour faciliter leur mobilité, et un guide des tournées, pour faciliter celle des artistes ; dans le domaine de l’architecture et du paysage, les Nouveaux Albums des jeunes architectes et les Nouveaux Albums des Jeunes Paysagistes - que j’ai créés - sont ouverts à tous les Européens de moins de 35 ans ; je souhaite en effet que les jeunes talents puissent étendre leur carrière hors de leur pays d’origine ; dans le domaine des industries musicales enfin, pourquoi ne pas créer à plusieurs une plate-forme de promotion des musiques européennes dans de grands pays comme le Japon et la Chine où nous avons besoin de mutualiser nos moyens, sur le modèle du bureau qui a été lancé à New York ?

Ces pistes d’action sont concrètes et utiles, elles tracent un programme politique fort pour cette Europe de la culture dont nous sommes aujourd’hui, et dont vous serez demain, les bâtisseurs enthousiastes et passionnés.

Pour cela, nous avons besoin de votre engagement parce que la culture est encore une idée neuve en Europe !

Je vous remercie./.

Dernière modification : 23/05/2006

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